La France et ses quartiers populaires

La France et ses quartiers populaires

jeudi 13 janvier 2011 avec Didier Lapeyronnie synthèse - fichier audio disponible sur le site

Ce petit déjeuner de la fonda, organisé le 13 janvier 2011 dans le cadre de l’exercice de prospective « Faire ensemble 2020 », accueillait Didier Lapeyronnie, professeur de sociologie à l’université Paris-Sorbonne et Pascal Aubert, président de l’ADELS et vice-président de la FCSSF.

En introduction, Jean-Pierre Worms, vice-président de la fonda, constate l’enfermement des banlieues, et en réaction l’enfermement sur elles- mêmes des populations qui crée ainsi une société particulière. Or, affirme-t-il, la banlieue n’est pas seulement source de problèmes mais aussi un lieu de ressources, d’initiatives citoyennes, certes difficiles à appréhender mais nombreuses et qui témoignent du pouvoir d’agir de leurs habitants.

Didier Lapeyronnie précise déjà qu’il a travaillé dans ces banlieues auprès des populations jeunes et migrantes jusqu’en 1990 pour comprendre à la fois le problème général et les trajectoires individuelles, et qu’en 2002 la ville de Paris lui a demandé un diagnostic sur la sécurité de l’est parisien. Il a été frappé des changements constatés alors entre ces deux périodes qu’il résume en 4 points :

- L’enfermement et le sentiment d’abandon : on ne va pas dehors, on ne connaît personne dehors, on ne connaît même pas la Seine, et l’on parle de l’international et du local, pas du national.

- L’accroissement du niveau de violence dans la vie quotidienne et la pression de la violence sur tous entre quartiers.

- Une culture anti institutionnelle avec une rancœur contre les institutions, les travailleurs sociaux, etc…

- Et le plus important : la rupture de communication entre les gens, entre hommes et femmes : pas d’espaces communs, violence contre les femmes, dans les discours, interdiction de la présence des femmes dans le public et dans le privé.

Tout cela est-il global ou particulier ? C’est global avec la constitution du ghetto qui n’est pas un quartier mais une forme d’organisation sociale qui peut se territorialiser. Cette société est organisée économiquement, avec ses normes et son système politique. Elle travaille à sa stabilité et protège ses gens du monde extérieur. Le ghetto est ainsi à la fois cage et cocon. Avec la particularité de la situation des femmes à la fois dedans et dehors.

Le ghetto est un monde d’interconnaissance générale qui assure la sécurité collective et crée des liens forts : tout le monde se connaît et sait tout sur tout le monde. C’est aussi une sécurité morale qui s’exprime par sa fidélité aux gens, et non par sa capacité de faire. C’est aussi un monde d’ « embrouilles » qui, paradoxalement sont un facteur de cohésion : des conflits internes démarrent sur tout et n’importe quoi, et vous devez réagir. On a besoin de ces « embrouilles », elles font partie de l’histoire commune et augmentent la solidarité. Les gens en sont très conscients. Didier Lapeyronnie décrit un monde « théâtral » où chacun joue son rôle, ce qui instaure une distance entre les personnes et leurs mots. Cela crée des tensions dans les identités personnelles, dans la vie privée comme dans la vie publique. A ce sujet on constate une très grande différence entre les hommes et les femmes qui vivent dans le ghetto : l’homme y construit son identité familiale d’homme/père tandis que la femme souffre de désexualisation, mais sait mieux échapper au rôle social qui lui est prescrit.

Pascal Aubert se présente ensuite comme un « rescapé » de l’assistance sociale : il a vécu dans une cité du Val d’Oise et a pu poursuivre des études et entrer dans la vie active à l’époque où l’ascenseur social fonctionnait encore. La politique de la ville telle qu’elle est menée depuis trente ans est à ses yeux catastrophique : « on s’est occupé des murs et pas des gens ». Il partage une très forte inquiétude sur la situation de ces quartiers, de l’école, de l’explosion de l’abstention, des inégalités économiques et de l’incapacité des institutions de notre république d’y assurer l’égalité des chances

Le débat qui a suivi a porté sur le ghetto qui n’est pas une culture mais un monde vide, notamment politiquement : nous avons besoin de refabriquer de la communauté politique dans ces quartiers. Les associations y sont de moins en moins présentes, l’économie souterraine soutient le ghetto et va bien au-delà du trafic de drogue. Notre société a besoin de bâtir une réponse citoyenne aux problèmes que connaissent les quartiers populaires, puisque le politique n’en est pas capable. Pour cela des ressources importantes, d’initiatives, de convictions, de compétences existent dans ces quartiers et sont à mobiliser. L’initiative à laquelle participe la Fonda a été évoquée : le collectif « Pouvoir d’agir » dont c’est le cœur de message.

Jacques Remond
20 janvier 2011.

Documents joints à cet article
synthèse - D. Lapeyronnie - PDF - 354.8 ko

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