Les jeunes aujourd’hui. Peut-on parler de rupture entre les générations ?

Les jeunes aujourd’hui. Peut-on parler de rupture entre les générations ?

Vous trouverez ci-dessous le verbatim du petit-déjeuner organisé par la Fonda en partenariat avec la Maison de l’Europe de Paris et le soutien de la Caisse des Dépôts, intitulé "Les jeunes aujourd’hui. Peut-on parler de rupture entre les générations ?", qui s’est déroulé le 24 janvier autour de Marc Olivier Padis, rédacteur en chef de la revue Esprit.

Le texte ci-dessous est une retranscription, la plus fidèle possible, des propos des intervenants et participants à cette rencontre. Des erreurs ont néanmoins pu s’y glisser. Si vous en constatez, n’hésitez pas à nous les signaler pour que nous les corrigions.

VERBATIM
du petit déjeuner de la Fonda

LES JEUNES AUJOURD’HUI.
PEUT-ON PARLER DE RUPTURE ENTRE LES GENERATIONS ?
Jeudi 24 janvier 2008

Intervenant principal : Marc-Olivier Padis
Rédacteur en chef de la revue Esprit, corapporteur du rapport du Commissariat général du Plan (Conseil d’analyse stratégique) sur les politiques publiques en direction de la jeunesse (Jeunesse, le devoir d’avenir, rapport de Dominique Charvet, La Documentation française, 2001.

Discutants : Babette Nieder (Maison de l’Europe)
David Huynh (LMDE)

Compte tenu des problèmes de prise de son par moment, il se peut qu’il y ait des passages manquants. Nous nous excusons par avance des erreurs sur l’orthographe des noms.

Marc-Olivier Padis nous a fait parvenir le texte de sa contribution.

Relations intergénérationnelles : de nouvelles dépendances.

La situation des jeunes en France est inséparable de la transformation de l’entrée dans la vie active, des évolutions de la vie familiale et des changements de relations entre les générations induits par l’allongement de la durée de vie. Dans chacun de ces domaines, nous connaissons de grandes évolutions qui donnent à ce moment de transition particulier qu’on appelle la "jeunesse" une allure très différente de ce qu’elle a pu être pour les générations précédentes. En partant d’analyses portant sur la vie économique et juridique, nous souhaitons ici montrer que dépendance apparaît aujourd’hui comme le thème organisateur de la situation des relations entre les générations.

1. L’équité intergénérationnelle

Le thème des relations entre les générations, au-delà des analyses sur les évolutions de la famille nucléaire (montée des divorces, familles recomposées, monoparentales etc…), s’est développé dans les années récentes à partir de la question de l’équité.

La montée en puissance de l’Etat-providence avait pour objectif affiché de limiter la dépendance familiale en mettant la vieillesse à l’abri de l’ingratitude filiale. La dette intergénérationnelle, au moment où les mécanismes de protection ont été mis en place, se présentait ainsi : les enfants remboursaient à leurs parents les soins dont ils avaient bénéficié durant leur éducation en prenant en charge leurs parents dans leurs vieux jours. L’Etat-providence visait à annuler cette dette en organisant une solidarité synchronique entre les actifs et les inactifs, une partie du revenu des actifs sert à payer les pensions des retraités. Une solidarité fondée sur le travail se substituait ainsi à la solidarité des liens de sang.

Mais deux évolutions ont annulé cet équilibre. D’une part, l’augmentation de la durée de vie , due notamment au succès de la réduction de la pauvreté du grand âge et à l’amélioration continue de la santé ont augmenté la part de la population vivant à la retraite, déséquilibrant ainsi le ratio entre actifs et inactifs, ce qui rend difficile le financement des retraites et menace la pérennité du système. D’autre part, le changement de mode d’entrée dans la vie active du fait de l’allongement de la durée des études et des difficultés de l’accès au monde du travail ont fragilisé la situation économique des jeunes et des jeunes adultes jusque dans leur trentaine. Dans ce contexte difficile pour la jeunesse, les parents soutiennent largement leurs enfants tout au long de la période de formation et de l’accès au travail. Les transferts intrafamiliaux compensent la paupérisation relative des jeunes et les arbitrages systématiquement défavorables aux jeunes générations qui ont été faits dans les choix collectifs en France. Quels sont ces arbitrages ? Sur le marché du travail, tout d’abord, la répartition du risque de chômage s’est opérée de telle sorte qu’elle a protégé un noyau dur du salariat entre 35 et 55 ans, à travers la défense du salariat protégé et des situations statutaires qui ont laissé se développer une précarisation qui touchent en premier lieu les entrants sur le marché du travail. Depuis 25 ans, le taux de chômage des jeunes n’est jamais descendu sous les 20 %. Du point de vue de la redistribution, ensuite, la pauvreté des personnes âgées a été progressivement allégée (par les relèvements progressifs du minimum vieillesse et des petites retraites) tandis que la population la plus vulnérable est désormais celle des femmes seules avec enfants, qui constituent une part croissante des ménages pauvres (en Europe, 15 à 20% des familles avec enfants sont dirigées par des mères célibataires). Plus largement, la politique sociale française se caractérise par un sous-investissement dans la petite enfance, l’école, l’université et la formation continue tandis que les comptes sociaux sont en déficit chronique au point qu’on ne sait si les actifs d’aujourd’hui bénéficieront demain du système de retraite tel qu’il existe pour le moment. Au total, la population âgée de 60 ans et plus, qui représente un cinquième de la population française, reçoit en transfert de retraite et de santé 19% du revenu national, c’est-à-dire davantage que l’ensemble des autres classes d’âge en dépenses de santé, d’éducation, d’allocations familiales, minima sociaux, chômage etc. Ce déséquilibre macro-social, s’il a provoqué, de manière régulière et récurrente, des mouvements d’étudiants au sujet des questions d’accès à l’emploi, a néanmoins été largement compensé par les solidarités familiales. On a ainsi assisté à ce qu’on pourrait appeler un mouvement de "domestication de la jeunesse", au sens où la jeunesse est devenue un sujet d’économie domestique. La solidarité familiale supplée aux manques de ressources pendant les études, de logement (cohabitation prolongée), de gardes d’enfants etc.

C’est ainsi que le circuit de la dette intergénérationnelle s’est inversé : désormais, les retraités transfèrent massivement des revenus à leurs enfants et petits enfants sur un mode privé, tout en bénéficiant de la plus grande part des transferts publics, sous la forme des retraites. Les transferts familiaux ne vont plus vers l’amont pour protéger les personnes âgées de la misère mais vers l’aval puisqu’il s’agit désormais d’aider les jeunes à entrer dans la vie active. Les transferts, avec toutes les variations individuelles possibles, existent dans les deux sens mais ils vont dix fois plus vers l’aval que vers l’amont. Ainsi, concluent deux économistes dans une étude récente : "Les flux financiers public ont tendance à remonter les générations, les flux financiers privés à les descendre" mais il reste une différence de volume, les flux publics représentant 19% du PIB et les flux privés 5,5%.
Ce décalage entre solidarité publique et privée ne fait qu’accroître les inégalités sociales. Alors que pour les générations précédentes, un mouvement continu de rapprochement des destins sociaux s’affirmait à chaque génération, on a assisté à une inversion de ce mouvement depuis une quinzaine d’années : les écarts de revenus au sein d’une même génération progressent au lieu de se réduire . La catégorie de "jeunesse" ne doit pas occulter une différenciation croissante des expériences sociales et des espoirs de promotion.

2. La fin de la rupture.

Ces remarques sur la relative inéquité des arbitrages intergénérationnels dans la société française devraient conduire à un renouvellement de l’évocation du conflit des générations. Or, bien que des conditions objectives soient remplies pour qu’un conflit soit ouvert sur le thème de l’injustice que subissent les générations montantes, ce n’est pas le cas. Pourquoi ? Parce que des processus de désamorçage du conflit sont actifs dans la société française, qui contribuent à limiter les phénomènes de ruptures entre les générations. Quels processus ? Tout d’abord le fait que les relations familiales sont comprises désormais comme une forme de protection et non de contrainte : quand un jeune adulte prolonge sa cohabitation au domicile de ses parents, c’est en bénéficiant d’un toit et en ressentant peu de contraintes autoritaires. La famille joue en outre un rôle de lissage des trajectoires dans une période où l’entrée dans la vie active est faite d’incertitudes, d’allers et retours. Entre 22 et 25 ans, près de la moitié des Français vivent chez leurs parents en 2004 . L’entrée dans la vie active ne s’effectue plus selon un mouvement continu et homogène enchaînant formation, travail, logement indépendant et fondation d’une famille : il est désormais jalonné de ruptures personnelles, affectives, professionnelles etc. L’autonomie ne s’acquiert qu’au terme d’un parcours complexe pour la plupart des jeunes et qui ne se stabilise qu’à la trentaine. La famille joue donc un rôle de solidarité primaire fondamental qui permet d’amortir les chocs de l’entrée progressive dans la vie adulte. C’est un trait distinctif du système français. Le système de protection sociale ne vise en effet pas les jeunes à titre individuel, comme en atteste le choix de ne pas ouvrir le RMI avant 25 ans. C’est par la famille que transitent les allocations familiales destinées aux jeunes au-delà du seuil de leur majorité. Le soutien aux jeunes passe aussi par les avantages fiscaux (demi-part supplémentaire, déduction de pension alimentaire), le complément familial, l’allocation de rentrée scolaire (jusqu’à 20 ans) ainsi que les aides au logement (jusqu’à 21 ans). Dans le système français, le jeune n’est pas un "ayant droit" mais un "donnant droit" puisque c’est sa présence au foyer parental qui justifie les aides, tandis que les soutiens directs comme les bourses études restent notoirement faibles.

Ce système de dépendance prolongée n’est pas vécu de la même manière par les garçons et les filles. Tout d’abord parce que le système d’obligations reste différencié : les filles sont plus souvent mises à contribution dans les tâches domestiques, tandis que les garçons en sont plus aisément dispensés, surtout quand ils suivent des études supérieures. Cela explique que les garçons trouvent un plus grand avantage à rester chez leurs parents, tandis que les filles s’installent, seules ou en couple, plus tôt . Cette différence par genre se reporte aussi sur la trajectoire dans l’enseignement supérieur puisque les filles, qui ont dans l’ensemble de meilleurs résultats que les garçons limitent plus nettement leur ambition scolaire au-delà du bac, à la fois en investissant moins les filières les plus prestigieuses et en sortant plus tôt du système de formation que les garçons . Dans un pays où le poids du diplôme initial reste fort, cela se répercute ensuite dans le parcours professionnel, qui reste marqué par une forte inégalité.

Si le conflit des générations n’organise plus les représentations des relations entre jeunes et adultes, à l’autre bout de la chaîne, pour le très grand âge, la solidarité familiale est tout autant sollicitée. On assiste en effet depuis plusieurs années à une explosion du nombre des tutelles : on en dénombrait 500 000 en 1998, 700 000 en 2007, on atteindra sans doute le million en 2010. Chaque année, on diagnostique 200 000 nouveaux cas de maladies d’Alzheimer, justifiant une mesure de tutelle. La famille est très sollicitée puisque 60 % des mesures de tutelles sont exercées par un membre de l’entourage familial. Il ne s’agit pas ici d’un retour de la solidarité familiale à l’ancienne, celle qui prévalait avant la mise en place de l’Etat providence, car ces tutelles font les personnes âgées des "mineurs" juridiques. On voit ainsi se développer une population de "majeurs dépendants" qui invite à prendre en considération de nouvelles formes de dépendance dans le contexte familial. Ce ne sont pas seulement les jeunes qui restent des mineurs plus longtemps, du fait de la difficulté de parvenir à l’autonomie, ce sont aussi les grands-parents qui perdent leur autonomie juridique quand ils sont atteints de maladies trop invalidantes.

Prendre en compte la dépendance impose de porter un autre regard sur les phénomènes d’individualisme. Là où l’on voit souvent les revendications individuelles, notamment celles qui sont formulées dans le langage du droit, comme une tentation de la démesure, un refus des limitations de notre condition, on peut, à l’inverse, aussi y voir la prise de conscience des limites de l’autonomie proclamée des individus. Dans la dernière décennie, la "montée du droit" a souvent été critiquée comme l’expression d’une demande subjective, d’un individualisme refusant de reconnaître les nécessités de la vie sociale. Mais, comme nous l’avons vu, l’accès à l’autonomie pour les jeunes générations est un parcours d’obstacle, tandis que le maintien de l’autonomie dans le grand âge, en particulier du fait des maladies dégénératives ou des maladies chroniques, devient difficile. Dans tous les cas, les expériences de la vulnérabilité sont nombreuses et se ressentent en particulier dans la vie familiale.

3. Mineur / majeur : un partage troublé

La famille est devenue un lieu de transferts monétaires assurant une solidarité des ascendants vers les descendants, en même temps que le schéma de la "rupture" entre les générations s’affaiblissait. Le maintien des liens familiaux à travers les aléas de la précarité et de la dépendance apparaît comme un choix partagé par toutes les générations. En ce sens, l’autonomie est moins conçue comme une revendication individuelle sans concession que comme une possibilité relative. Cela ne peut pas aller sans conséquence sur l’idée d’émancipation.

Au sens littéral, l’émancipation consiste dans le fait de devenir majeur. Mais qu’est-ce qu’être un "majeur" aujourd’hui ? On peut remarquer tout d’abord, que les mineurs sont de plus en plus traités comme des majeurs. Le droit multiplie les dispositions par lesquelles il faut prendre en compte l’avis de l’enfant voire son consentement, avec des échelles d’âge, dans des décisions familiales. En droit pénal également, on assiste à un affaiblissement du droit des mineurs, avec un abaissement du seuil de responsabilité pénale et l’augmentation du recours à la prison (le nombre de mineurs en détention a doublé depuis 1996). Le mineur délinquant est traité comme un majeur puisque l’excuse de minorité est moins souvent retenue par le juge. Le droit des mineurs est vu comme un droit déresponsabilisant, comme un droit cherchant à éviter une sanction. A la vision du "mineur en danger" qui a permis de construire, en particulier dans l’ordonnance de 1945, le droit des mineurs, se substitue désormais celle du jeune violent ou potentiellement violent. Le dépistage précoce de l’agitation ou de l’hyperactivité établit une continuité de type déterministe entre le trouble du comportement du jeune enfant et la délinquance du jeune adulte. Mais l’évolution actuelle traduit aussi un changement de la conception de la sanction en affichant la volonté de rompre avec une "culture de l’impunité" qui conduit à préconiser une sanction dès la première infraction. L’idée sous-jacente est que la certitude de la sanction doit prévenir le passage à l’acte. Pourquoi ? Parce qu’un calcul coût/bénéfice est censé détourner l’individu de la transgression. Une telle conception de l’acteur rationnel ne suppose pas seulement une anthropologie particulièrement réductrice, elle revient surtout à traiter le mineur comme un individu parfaitement rationnel c’est-à-dire à faire l’impasse sur les difficultés personnelles, psychologiques, relationnelles et sociales qui le conduisent dans le bureau du juge ! S’il était l’acteur rationnel que la loi propose de voir en lui, il n’aurait justement pas besoin du rappel à la loi ! On suppose donc une maturité, une autonomie dont le comportement délinquant atteste au contraire la défaillance. Dans l’ensemble, c’est la conception éducative du jeune comme personne en devenir qui est battue en brèche quand on traite le jeune comme un majeur. C’est pourquoi on peut dire qu’on tend à traiter les jeunes comme des "mineurs responsables". C’est encore le cas quand on les considère comme des acteurs économiques à part entière, comme des consommateurs, des prescripteurs de la consommation au sein des ménages. On sait que l’autonomisation des goûts culturels des enfants est plus précoce (musique, mode, loisirs…), comme s’il s’agissait aujourd’hui du principal terrain de réaffirmation d’une différenciation générationnelle. Du point de vue culturel, les jeunes sont manifestement de "mineurs émancipés" qui affichent dans leur consommation leur maîtrise des emblèmes (les marques) et des codes propre à leur âge.
Simultanément, pourtant, le changement du parcours d’entrée dans la vie adulte prolonge le statut intermédiaire de jeune (entre la dépendance familiale et l’autonomie résidentielle et économique), ce qui a fait apparaître dans le droit la catégorie de "grands enfants à charge" qui sont soutenus par leurs parents. Le soutien des familles à leurs enfants est d’ailleurs puissamment encouragé par les dispositions fiscales qui permettent de rattacher les enfants majeurs au foyer fiscal des parents. Cette aide indirecte est très significative pour les familles. Mais elle tend à "familialiser" la solidarité, c’est-à-dire, à nouveau, à "domestiquer" la jeunesse. C’est pourquoi des mouvements étudiants ont développé la revendication d’une "allocation d’autonomie", qui n’est pas moins contradictoire dans les termes, prise en charge par l’Etat en lieu et place des aides qui transitent par la famille. Mais cela ne ferait que déplacer le problème du financement vers l’Etat, sans répondre à la situation ambiguë de majorité sous dépendance, voire sous une nouvelle forme de tutelle étatique. De manière exacerbée, cette situation est aussi celle des "jeunes majeurs sous tutelle" qui sont en situation de rupture dans leur parcours (jeunes en mal d’insertion sociale, exclus privés de logement et chômeurs victimes de surendettement) et qui font l’objet de mesures importantes dans la population des tutelles.

Le trouble du partage entre majeur et mineur apparaît donc dans ces différentes formules oxymoriques : le mineur responsable, le mineur émancipé, la majeur à charge, le majeur dépendant, le majeur sous tutelle. En regard d’une lecture des évolutions de la société à travers le prisme trop exclusif de l’individualisme, sans autre caractérisation, la prise en compte de la diversité de ces expériences sociales devrait nous inciter observer de manière plus fine la multiplication de situations atypiques de dépendance, dont les relations familiales sont aujourd’hui les premiers témoins.

Les thématiques de l’équité intergénérationnelles et du circuit de la dette, de la rupture familiale et de la dépendance, de la tutelle et de l’autonomie construisent des situations très variées. On ne peut résumer en une seule formule la situation des jeunes dans la société française. Les arbitrages économiques des ménages, les difficultés et les opportunités des générations montantes, les demandes adressées au droit, les évolutions de la santé traduisent de nouveaux partages entre l’autonomie et la dépendance. Dans les Métamorphoses de la question sociale (1995), le sociologue Robert Castel avait avancé la notion de "désaffiliation" pour rendre compte des nouveaux processus de rupture des parcours individuels et professionnels. S’il usait du vocabulaire de la sécurité sociale à travers ce terme de désaffiliation, il cherchait aussi plus largement à caractériser le type d’individualisme qui se développe dans les sociétés contemporaines . Ce thème lui permettait de caractériser un "individualisme par défaut", quand la déliaison est subie et qu’elle fragilise au lieu de correspondre à un projet d’émancipation. A cette idée de l’individu délié, on peut néanmoins opposer l’évidence d’un retour des situations de dépendance, sous de multiples formes, qui rendent un peu plus improbables les fictions prométhéennes de l’autonomie individuelle. L’interdépendance au sein de la famille s’éprouve à partir de situation de fragilité et conduit à renforcer les solidarités entre proches. Mais cette solidarité privée promet-elle un plus grand souci pour les formes collectives de soutien mutuel ? Cela est loin d’être joué…

Babette Nieder

Pour commencer, je crois qu’il n’y a jamais eu une seule catégorie de jeunes, c’est très diversifié, d’ailleurs Marc Olivier Padis l’a dit, et ce n’est pas nouveau. Par contre ce qui ressort est que la rupture entre les générations n’est plus la rupture concernant les valeurs et le statut de la personne mais la rupture par rapport à la catégorie sociale qui de ce fait devient beaucoup plus importante et sur le statut dans la société on est plutôt dans un flou. Il est très intéressant que vous ayez pris les « deux bords » à la fois les personnes très âgées et les jeunes qui n’arrivent pas à sortir de la jeunesse et qui d’ailleurs sont considérés comme des jeunes et pas comme des enfants très tôt.

Une petite comparaison pour avoir une perspective européenne, avec l’Allemagne, car pour l’Europe en ce qui concerne les fonctionnements, la démographie, etc… on est peut-être aux antipodes et c’est intéressant. D’abord pour la petite enfance, la France est un pays qui investit beaucoup dans la petite enfance, quand on regard les transferts sociaux c’est très faible pour les universités par contre dans les écoles maternelles et jusqu’au collège les dépenses en France sont aussi élevées qu’en Finlande ou dans tous ces modèles dont on parle. C’est une très grande différence avec l’Allemagne même si actuellement on y investit massivement puisque l’on considère que c’est une des raisons majeure pour la démographie (il y a beaucoup moins de naissance et nous sommes mêmes dans une démographie négative). La situation est aussi différente puisque les enfants français ne sont pas dans un environnement purement adulte, alors que les enfants allemands sont très souvent dans une famille avec un seul enfant, éventuellement deux enfants, donc ce côté d’être entre adultes et considéré comme adulte est renforcé par cela.

Concernant le lobby des « vieux » qui est très fort par rapport au lobby des « jeunes », en France il y a des jeunes on les voit manifester, mais paradoxalement politiquement ils ne sont pas dans les partis politiques ou très peu, et pas non plus dans les associations ou en tout cas pas de façon durable ; c’est quand même plus payant de s’adresser aux vieux et de faire les transferts dans ce sens là. Et donc là sur le nombre et les actions de poing la jeunesse française est beaucoup plus forte que la jeunesse allemande mais quand on regarde par rapport au discours politique c’est très secondaire ( ?)

Concernant les grèves et les manifestations les jeunes se comportent comme cela se fait dans la tradition de la société française qui fonctionne plutôt par révolte que par des discussions et de réformes permanentes.

Concernant la « criminalisation » de la jeunesse, c’est lié au discours sécuritaire qui plait à une société qui vieillit qui surcroit est dans une situation où on a l’impression que l’occident devient minoritaire et que l’on est menacé de toutes parts. En ce moment en Allemagne nous avons une campagne électorale très virulente là-dessus, nous avons des élections régionales et l’exemple français a justement été pris pour dire il faut à présent traiter les mineurs comme des adultes, il faut leur appliquer le droit des adultes, les mettre en prisons, etc.

En ce qui concerne la consommation des jeunes qui est comme celle des adultes, des jeunes qui sont prescripteurs pour cette consommation, là-dessus toutes nos sociétés se ressemblent et les grands groupes ont une stratégie internationale et même les adultes qui ont passé mai 68 portent des jeans etc, même si on les infantilise un peu (on joue avec notre téléphone portable) cela ne les gêne pas du tout. C’est donc une stratégie porteuse car les jeunes adultes ne sont pas complexés de se comporter comme des gens qui sont restés un peu enfant.

Je voudrais conclure sur quelque chose qui me parait fondamentale et qui hélas n’est pas spécifique au cas français, la rupture se fait finalement par catégories sociales. Si le transfert se fait de nouveau au sein des familles, cela se traduit par le fait que les étudiants sont les enfants de parents qui ont eu des diplômes. Alors que dans les années 50 et 60 nous avions massivement de nouveaux étudiants venant de nouvelles classes sociales et c’est quelque chose qui s’est cassé. On peut dire la même chose sur cette possibilité d’acquérir une autonomie. La solidarité familiale marche aussi bien dans des familles qui ont moins de moyens mais dans ce cas on reste chez papa et maman alors que chez les gens qui ont plus de moyens papa et maman achètent l’appartement. Cela fait une différence pour la réussite dans la société et avoir une certaine autonomie. C’est non seulement une injustice vis-à-vis des jeunes qui n’ont pas les mêmes moyens pour se lancer dans la vie adulte qu’il y a 20 ou 30 ans, mais pour la société dans son ensemble c’est une vrai problématique on retourne vers une situation qui existait avant les transferts sociaux car la tendance est de continuer comme chez les paysans à faire ce que font les parents et puis on va aider les petits-enfants. Donc il y a le risque de refaire ce que les parents ou les grands-parents ont fait et on a du mal à se lancer et avoir une vraie rupture, une créativité, une innovation. C’est donc un problème pour la société dans son ensemble que ces ruptures ne soient pas encouragées pour les jeunes générations et cette possibilité pour les jeunes générations de pouvoir partir vers des chemins complètement différents de ce que faisaient les ainés.

Intervention de JP Duport

J’ai été député de la Seine-Saint-Denis de 93 à 97 et concernant ce qui a été dit sur la diversification des situations, j’ai entendu l’exposé comme étant les problèmes des classes moyennes inférieures ou supérieures, mais vous feriez cet exposé en Seine-Saint-Denis. A aucun moment les problèmes des jeunes en Seine-Saint-Denis et du Val de Marne et du Val d’Oise, de Vaulx-en-Velin ne se retrouvent dans cette analyse. Si l’on fait une analyse de la jeunesse aujourd’hui on ne peut pas ne pas se confronter à la question de la diversification. Parce que la situation des jeunes, on l’a bien vu dans les manifestations autour du CPE, les problèmes existent aussi entre les jeunes de classes sociales différentes.

Marc-Olivier Padis

C’est effectivement une description qui ne part pas des extrêmes. On ne peut pas décrire la situation des jeunes en partant des situations d’exclusion les plus fortes et c’est l’erreur qui est souvent faite. On dit par exemple il y a des situations de marginalisation complètes, les jeunes sont ceci ou cela et il faut imaginer des solutions pour eux, donc on fait le CPE, par exemple, et à ce moment là tous les jeunes des classes moyennes qui font des études à la fac se disent le CPE est-ce pour nous ? Si oui, nous ne sommes pas d’accord. Après on leur a dit, non ce n’était pas pour vous mais pour ceux qui sont exclus du travail. Donc je dis parlons aussi des classes moyennes. Cela dit je ne suis pas sur de tout à fait comprendre : le chômage les touche beaucoup de ce fait ils sont bloqués dans leurs familles et la possibilité pour eux de s’émanciper par l’accès au travail, de fonder un foyer est rendue plus difficile. J’en suis d’accord. Mais en quoi la description ne convient-elle pas ?

Jean-Pierre Duport

Bien évidemment il y a des éléments de situations qui sont identiques. Mais, sur une bonne partie du territoire ce n’est pas une situation extrême. Le rapport aux parents est vraiment un problème très différent de celui des classes moyennes. Un jeune de culture musulmane n’a pas le même rapport à son père et à sa mère qu’un jeune des classes moyennes. Le problème de l’autorité parentale est une question qui me parait beaucoup plus importante dans ces situations qui ne sont pas des situations extrêmes. David Huyhn

Il existe des débats au sein des mouvements étudiants (mutualité étudiante, etc..) quant à savoir s’il y a une seule jeunesse et la position qui fait à peu près consensus, c’est dire qu’il y a une seule jeunesse avec des aspirations communes mais des situations différentes. J’ai eu un échange avec Bruno Julliard, ancien président de l’Unef, après son départ du syndicat qui disait qu’il avait un seul regret après les 3 années passées à la présidence de l’Unef, c’est de ne pas avoir pu faire le pont entre les revendications des jeunes étudiants et les revendications des jeunes dans les banlieues. Parce que il pense qu’il y a un minimum d’aspirations communes entre les jeunes des banlieues et ceux qui sont en situation de formation. Effectivement il y a une aspiration commune très forte des jeunes qui est de pouvoir s’émanciper, de pouvoir subvenir soit même à ses besoins, de se construire un avenir professionnel, une famille. Finalement la difficulté c’est qu’il y a un nouvel âge qui s’est créé entre l’enfance et l’âge adulte auquel on peut subvenir à ses besoins et être totalement libre de ses choix, il y a une génération qui est apparue que certains appellent à juste titre la génération « Tanguy ». Parce qu’aujourd’hui à 18 ans âge on a la majorité civile sans avoir la majorité sociale, on ne peut pas subvenir à ses besoins, on n’est pas totalement autonome. Par le passé dans le mouvement étudiant il y a eu de nombreux débats qui avaient pour but de répondre à cette question de l’accession à l’autonomie. Par exemple l’existence d’un système de sécurité sociale pour les étudiants est un élément important puisque les jeunes peuvent aujourd’hui maitriser leur santé. Pour une jeune fille par exemple, elle peut prendre la pilule sans obligatoirement en référer à ses parents, c’est un élément important. L’objectif du mouvement étudiant dans son ensemble est de construire les éléments d’un statut qui permettra de créer une véritable majorité sociale. Il existe effectivement un risque, pas de rupture générationnelle, mais de délitement des liens sociaux et de solidarité qui créés des ponts entre les jeunes générations et les générations plus âgées. J’ai pris trois exemples pour illustrer mon propos.

Le premier assez marquant est la question des retraites, puisque les jeunes ont aujourd’hui globalement la perspective de cotiser beaucoup peut-être pour recevoir moins par la suite et dans le même temps la durée des études s’allonge. Soit on estime que les études sont un investissement individuel, et qu’à ce titre l’élévation du niveau d’études, de qualification des jeunes lorsqu’ils arrivent sur le marché du travail n’est pas utile. Et si l’on estime que c’est utile, dans ce cas la question est de savoir si la durée des études doit être prise en compte dans le calcul des cotisations à la retraite. C’est une revendication qui est reprise en partie par les syndicats professionnels.

Deuxième exemple, les dispositifs d’aide sociale, à la fois du chômage, des minima sociaux que vous avez évoqués. Effectivement, un dispositif comme le RMI n’est pas accessible jusqu’à 25 ans. Est-ce une bonne chose ou non ? Avant cela rien n’existe on se repose sur la famille, peut-être aussi sur la charité. Dans un côté lorsqu’on est jeune on est dans un temps de formation et donc donner à 18 ans des minima sociaux c’est peut-être faire une croix sur la capacité d’un jeune de se construire un avenir. C’est un débat qui est en suspens. Il y a également la question d’un chômage puisque nous sommes dans une génération qui est d’avantage exposée au chômage que la génération précédente. Il y a également un sentiment d’inégalité et d’injustice profond qui s’y raccroche cela derrière à la question des retraites, temps de chômage, temps d’études, allongement des durées de cotisations. C’est une tension entre les jeunes générations et celles qui vont partir demain à la retraite puisqu’une partie de la jeunesse aura peut-être le sentiment de cotiser pour rien ou par pour soit, pas suffisamment (et ça c’est une réalité).

Troisième exemple, les questions de santé, là encore ont assiste à un reflux de la sphère publique d’intervention, d’où d’avantage de responsabilités individuelles, à la fois pour financer la sécurité sociale et les études de chacun. Là encore lorsque la cellule familiale est inopérante cela renvoie à des inégalités importantes.

Pour résumer le sentiment d’une partie de la jeunesse, qui n’est pas l’ensemble de la jeunesse, l’avenir sera moins flatteur, moins attrayant que les générations précédentes. C’est assez inédit d’avoir une génération qui se dit nous vivrons moins bien que nos parents et nos grands-parents. La classe politique doit s’interroger sur cette question : la réforme ne doit-elle pas être synonyme de progrès social ?

Les conséquences sont qu’il y a un cercle vicieux qui est que le désengagement de la sphère publique fait qu’il y a une montée de l’individualisme. Au bout du compte si l’on prend la question des retraites, du chômage ou de la santé, les jeunes générations qui sont bien portantes qui ont fait de longues études qui savent qu’ils vont cotiser longtemps se posent la question de savoir s’ils ont intérêt à continuer à financer un système de retraite par répartition dans un contexte médiatique où l’on fait peur aux gens pour expliquer que demain il n’y aura pas de retraites et qu’ils ont donc intérêt à cotiser pour leur retraite individuelle par un système de capitalisation. Or les fonds qui sont investis dans un système de capitalisation sont des fonds en moins qui pourraient aller dans le système de solidarité nationale. Il y a sans doute des intérêts financiers à cela, les assurances, les banques ont intérêt à ce que l’on aille dans ce mouvement. Alors que si le ratio se dégrade entre la population active et la population inactive, il ne faut pas oublier que ce que produit un salarié aujourd’hui par rapport à ce qu’il produisait en termes de richesse il y a 20 ans est incomparable. Les gains de productivité sont extrêmement forts et continuent à se développer. Ce n’est pas juste une équation entre nombre d’actifs et d’inactifs, c’est également une question de priorité nationale en termes de financement des retraites, d’affectation des richesses créées à la création de solidarités entre générations.

Deuxième conséquence est sur le sentiment d’injustice (on arrive à la question que posait l’ancien préfet). Car lorsque l’on renvoie à la cellule familiale et que c’est si inefficace forcément cela crée un sentiment d’injustice très fort. Si nous prenons le cas extrême des jeunes de banlieues, je ne parle pas des jeunes qui sont de confession musulmane, juive, bouddhiste, etc., je parle de jeunes de banlieues qui ont une situation économique homogène, au final si l’on prend le capital économique, je caricature mais il existe une différence entre les jeunes de Neuilly et les jeunes du 93, en termes de capital social, de possibilité de se créé un réseau relationnel et l’on sait aujourd’hui que c’st important pour trouver un emploi, là encore il y a des inégalités majeures. En termes de capital culturel, entre ce que peuvent apporter les parents, en termes d’accompagnement, de soutien scolaire, de suivi, de capacité à donner un avis sur une scolarité, un choix d’orientation professionnelle, il y a là encore des inégalités importantes. Je prendrai un seul exemple, qui est mon cas, en terminale on m’a demandé ce que je voulais faire par la suite, pour moi il était évident que j’allais aller à l’université, je ne me posais pas la question car je ne savais pas ce qu’était une classe préparatoire, ni ce qu’était une école de commerce. Partant de là il y a une inégalité à la source qui est la connaissance du système éducatif et donc une inégalité en termes de capital culturel et de lien aux parents en capacité à accompagner le jeune et préparer son avenir. Autant la famille est vue comme un lieu de protection, autant aussi comme un lieu de contraintes. Par exemple en termes d’émancipation sexuelle ou de vie sociale, ce n’est pas la même chose quand on est chez ses parents, on n’a pas la même capacité à s’émanciper. C’est une situation qui est vécue comme transitoire, comme un pis aller mais qui n’est pas une fin en soi, qui n’est pas vécue comme une situation idéale pour le jeune aujourd’hui.

En termes de propositions, il y a eu des débats assez forts dans le mouvement étudiant, qui étaient qu’il y a une aspiration des jeunes à devenir autonomes, il y a les étudiants qui sont en formation et il y a les jeunes des banlieues qui eux aspirent à avoir une formation. On a donc réfléchi à un système d’une allocation autonomie pour les jeunes qui permettrait de se former, de se construire un avenir et de faire financer cette formation qui permettrait de créer du lien social entre les jeunes générations et les générations actives et plus âgées, qui permettrait de créer un système de solidarité, soit via des impôts ou que les jeunes aient une allocation autonomie pendant leur formation et lorsqu’ils seraient en situation d’emploi ils remboursent ce qu’ils avaient eu durant leurs études. Ce qui éviterait un grand nombre de précarité : 100 000 étudiants qui vivent en dessous de seuil de pauvreté, un étudiant sur deux qui finance ses études via un métier salarié. Et donc de remédier à des situations d’injustice qui sont extrêmement fortes même au sein de la jeunesse. Si l’on n’arrive pas à créer du lien social entre les générations, il y a effectivement un risque de désengagement, de désintérêt des jeunes vis-à-vis du financement des retraites, de la sécurité sociale et un risque de délitement du lien social qui est du à un reflux de l’engagement de l’état.

Il me semble, après l’expérience du CPE, qu’il n’y a pas de dichotomie décisive entre les jeunes des banlieues et ceux en situation de formation. La crise des banlieues renvoie à une situation de désespoir qui existe même chez les jeunes en formation, même si elle n’est pas au même niveau. Il y a une nécessité de laisser une place aux jeunes dans la société, de leur donner un statut, une capacité à se construire un avenir.

Pierre Vanlerenberghe

Concernant cette allocation autonomie de la jeunesse, est portée par l’Unef. On se souviendra de la revendication de l’Unef dans les années 50-60, puis le congrès de Grenelle, sur le salaire étudiant. Ce n’est pas une revendication nouvelle. Ce qui est nouveau par contre c’est un système à la suédoise, d’une nécessité de rembourser en tenant compte du niveau des revenus du travail.

Jean Bastide

Par mon expérience des assises de la jeunesse en septembre 2006 par le Conseil économique et social, je voudrais faire deux ou trois remarques. Un milliers de jeunes y avait participé dont une soixantaine participant à l’organisation. L’adulte que je suis n’avait rien à voir sur le contenu, mais nous étions trois seniors, comme témoins et modérateurs pour faire en sorte que les jeunes puissent mieux communiquer entre eux.

Première constatation, il y a une grande diversité. Il n’y avait pas les extrêmes, il y en avait quelques uns qui venaient de banlieues mais qui n’étaient pas représentatifs de ceux dont on parle souvent. Donc une grande diversité et parler de LA jeunesse est très difficile.

Deuxième chose, attention à ce que nous projetons sur les problèmes qu’ils devraient prendre en charge. Une anecdote, un grand responsable ancien PDG d’une entreprise nationale qui était lui aussi un de ces modérateurs, intéressé par la jeunesse car très impliqué dans la formation de cadres sur le plan international, avait dit lors d’une réunion de préparation, il y a trois thèmes importants : la dette, les retraites et la formation. Il faut absolument que sur ces trois thèmes les jeunes s’expriment. Que s’est-il passé : il s’est fait viré à la deuxième rencontre, là les jeunes l’ont mis complètement de côté et il est parti car il s’est rendu compte que ces problèmes n’avaient rien à voir avec ceux des jeunes.

Le caractère concret de la revendication : logement, formation et ses moyens et pas seulement étudiante mais aussi formation professionnelle, la quasi absence d’un service public d’orientation (je n’en n’ai jamais entendu parler autant que pendant ces préparations), la difficulté des transports, la volonté d’autonomie, et autre chose qui été mis en débat la volonté du gouvernement de responsabiliser les jeunes en dessous du seuil des 18 ans et donc puisque c’est ça donc le droit de vote à 16 ans, l’accès à des responsabilités politiques, pourquoi ces barrières d’âge et y compris dans des champs qui nous sont propres, dans le mouvement associatif, où on nous donne une place avec bonhomie, mais des places d’apprentissage et pas de responsabilités, donc tout le monde en prend un peu pour son grade. Et lorsqu’ils sont en situation de pouvoir s’exprimer entre eux, on s’aperçoit que dans cette diversité de jeunes il y a aussi de la difficulté de se faire entendre entre eux. Je me souviens d’un jeune cadre mutualiste expliquant ce que vous avez dit sur la sécurité sociale, la mutualisation etc. et deux étudiantes en face le regardaient avec des yeux ronds et qui après ont dit qu’elles n’avaient rien compris. Il avait fait un exposé magnifique sur la mutualisation, les valeurs de l’économie sociale qui était parfait, mais elles n’avaient rien compris. Donc attention à ce que nous projetons sur les préoccupations de jeunes, elles sont souvent très terre à terre et tiennent aux difficultés que l’on rencontre aujourd’hui. Et avant de parler des grands projets de société, car il y avait également un thème sur « la société de demain », ils avaient beaucoup plus d’intérêt pour discuter d’aujourd’hui, des problèmes de logement, des problèmes de transports et d’autonomie, avant de se préoccuper de la société de demain.

Un participant

L’analyse de MO Padis repose beaucoup sur les spécificités de la société française. Et si l’on regarde du côté de société nordiques on aurait une vision assez différente des choses. Il y a un ouvrage à partir d’une thèse de Cécile VAN NEVEL qui parait très intéressante car elle fait des comparaisons sur les modes de transitions jeunesse vie adulte dans différents systèmes sociaux, notamment entre le Danemark et la France, elle examine aussi ce qui se passe en Espagne et l’on voit qu’il y a des modes de transition assez différents, des insertions dans la vie active assez différentes qui tiennent au fait, en tout cas en ce qui concerne le Danemark et la Suède, les jeunes du lycée ont une bourse donc ce qui leur donne une autonomie et la possibilité aussi d’un financement total des études par des bourses et des prêts donc remboursables, mais la possibilité faire le choix des études sur une durée décalée(incompréhensible). 50% des jeunes vont à l’université directement en sortant du lycée, les autres retardent leur entrée à l’université pendant 2,3 ou 4 ans et arrivent sur le marché du travail, il n’y a pas de chômage au Danemark, donc ils ont cette autonomie. Cette forme de transition change pas mal les choses.

Deuxième réflexion, on ne peut pas parler d’aggravation du sécuritaire par rapport aux jeunes. Cette vision sécuritaire elle existait déjà autrefois. Simplement elle a changé. Le fait que l’on veuille remettre en question l’ordonnance de 45 sur les mineurs, l’excuse des minorités pour les psychotiques, pour les malades mentaux, tout cela va ensemble. C’est d’une part que l’on considère que tout le monde est responsable, il n’y a plus de mineurs. D’un autre côté c’est une vision que les individus agissent en fonction de stimuli, donc il n’y a plus de responsable.

Marc-Olivier Padis

Sur votre deuxième point, sur le fait que c’est l’application d’un agent ????? de la sécurité je suis tout à fait d’accord avec vous. De fait je crois que c’est une rupture par rapport au moyen terme ; si l’on entend par là la longue construction au cours du 20ème siècle d’une conception de la prise en charge de l’enfance en danger qui passe par l’ordonnance de 45 et puis la construction professionnelle de la protection judiciaire de la jeunesse etc.

Sur les comparaisons européennes ce serait encore à élargir, mais je me suis concentré sur la situation française. Dans la plupart des autres pays européens on n’organiserait pas un petit déjeuner sur la jeunesse pour une discussion, ce n’est pas considéré comme un problème dans beaucoup de pays. Après il y a tout le problème de l’exercice de la comparaison de tous les systèmes européens. Peut-on importer des éléments du modèle social démocrate nordique ? Ce n’set pas évident. La nous touchons un élément qui relève de la construction de notre système de solidarité social qui est le fait que dans la philosophie sociale française c’est le travail qui ouvre des droits aux indemnités. Et donc les jeunes qui ne travaillent pas n’ont pas droit à l’ouverture des indemnités puisqu’ils ne sont pas encore sur le marché du travail. Après il faudrait reprendre tout le débat de pourquoi au moment de la création du RMI on ne l’a pas ouvert à 18 ans, mais on a souhaité le repoussé à 25 ans. C’est un débat intéressant qui aurait mérité de sortir des cercles spécialisés. A l’époque cela n’a pas fait l’objet d’un grand débat social que cela aurait mérité. C’est lié à notre philosophie sociale : l’intégration c’est d’abord l’intégration par le travail et on est assez hostile à l’idée d’un revenu de citoyenneté, même si les variantes que vous introduisez notamment sur la forme d’un emprunt peuvent être relativement importantes.

Tout cela vient des effets de système, c’est notre système de solidarité qui est construit comme cela. Je ne pense pas que le déséquilibre entre les générations soit du à un lobby des personnes âgées. Certes, le poids électro des personnes à la retraite est plus fort que le poids électoral des jeunes. Cela pousse les responsables politiques à augmenter le minimum vieillesse plutôt que de discuter de l’ouverture du RMI avant 25 ans. Mais c’est surtout un effet de système on a un dispositif qui existe qui est l’indemnisation retraite et on a donc progressivement versé plus d’argent dans ce système là qui s’est renforcé de lui-même. Je n’utilise pas le terme de lobby qui est France est connoté négativement. Je suis toujours très intéressé par les comparaisons européennes, par les modèles d’États providence au niveau européen. Mais notre dépendance par rapport au type d’institutions que l’on a mis en place reste très forte.

Babette Nieder

Concernant le revenu d’autonomie et l’importance du travail. Je crois qu’en effet nous sommes dans une société, cela vient de Bismarck, un système d’assurance que les français on reprit, où le système social passe par le travail et cela fonctionnait assez bien aussi longtemps que l’on avait du travail. Même avec la démographie actuelle si on avait le plein emploi nous n’aurions pas de difficultés avec la sécurité sociale et la retraite que l’on voit venir maintenant. Là il y a un paradoxe dans la société française, c’est qu’en même temps ce qui est valorisé ce n’est pas le travail mais le diplôme. C’est là où se situe le vrai problème parce que le chômage des jeunes en France est d’environ 20% et c’est un niveau plus élevé qu’en Autriche et en Allemagne où il existe, comme il existait à une certaine époque ici, une tradition où l’apprentissage est valorisé. Et d’ailleurs systématiquement chaque été les pouvoirs publics interviennent en disant : attention on va à la catastrophe si on ne trouve pas de places d’apprentissage.

Pour revenir sur les rencontres de jeunes ; j’ai animé de telles rencontres avec les mêmes démarches que ce que vous avez fait, c’est-à-dire en essayant de prendre des jeunes ayant des situations différentes et pas forcément des jeunes qui sont des représentants de syndicats d’étudiants, mais plutôt ceux qui ne sont pas dans des mouvements organisés. Et là on retrouve ces décalages entre les grandes questions de ceux qui veulent s’engager en politique et se projeter dans l’avenir et ceux qui disent simplement pour comprendre il faut connaître. Et les décalages sont grands entre les jeunes qui sont dans la société civile et les autres ; Les résultats sont très différents de ce que l’on peut avoir lors d’un micro-trottoir par exemple.

David Huyhn

Il y a effectivement un risque de décalage entre les attentes des jeunes. Même si l’on parle de choses concrètes (transports, retraites, logement), il est important de construire du sens et donner une cohérence globale à un discours. On ne peut pas procéder par sondage, entendre un problème et y répondre de manière très précise par ce que les problèmes font partie d’un ensemble. Il est important que lorsque les personnes ne comprennent pas ou ne sont pas d’accord avec d’autres ils puissent échanger des points de vue.

Françoise Pacaud

J’anime un club de jeunes chefs d’entreprises au féminin qui s’appelle « Entreprendre au féminin » (a vérifier). Je suis également chef d’entreprise. Nous intervenons aussi des les banlieues en difficulté. Partout il y a des jeunes qui veulent prendre des responsabilités et être chef d’entreprises.

Un participant

Je voulais savoir ce que vous pensiez du paradoxe qu’un certain nombre d’organisation qui se revendiquent de gauche défendent la non sélection à l’entrée des universités alors que sociologiquement on sait que 40% des échecs dans l’ex- Deug sont des gens qui viennent de milieu …. Et qu’après deux ou trois ans quittent l’université sans rien du tout. De même que sur les STAPS où l’on sait qu’il n’y a pas de débouchés.

Jean-Pierre Worms

A propos du lobbying des personnes âgées il y a eu en Allemagne un phénomène qui est impensable en France et je voudrais comprendre pourquoi : le phénomène des panthères grises, c’est-à-dire ce ne sont pas des revendications d’augmentation des retraites, de garanties etc., c’est une revendication de pouvoir politique. C’est une situation étrange complètement impensable sur les rapports intergénérationnels.

Autre question quand Babette disait un retour aux solidarités familiales, pourquoi penser les faillites du système de l’état providence, du système intergénérationnel géré par l’état providence. Cela ne va-t-il pas rigidifier les parcours sociaux.

Dominique Picard

La question de la place des jeunes renvoie à la question du capital humain d’une société d’une manière globale. Quelle valeur donne-t-on au capital humain d’une société ? Quelque soit sa situation, qu’il soit jeune actif ou retraité. C’est aussi la question de la distinction entre l’actif et l’inactif : chacun a sa fonction dans la société quelle que soit sa situation et quel que soit son âge. Si on considère qu’il y a un capital global, on peut reposer la question du revenu d’existence. En sachant que ce n’est pas parce que l’on est en situation d’étude que l’on est inactif et que l’on ne rend pas service à la société. Et ce n’est pas parce que l’on est en situation de retraite que l’on est inactif et qu’on ne rend pas services à la société. On est là dans un goulot d’étranglement en considérant l’activité uniquement entre 30 et 55 ans (à partir de cette âge là on met allègrement les gens à la retraite) ce qui va d’ailleurs créer des situations de pauvreté de plus en plus grande et de ce fait à terme la solidarité intergénérationnelle ne pourra même plus jouer car il n’y aura plus assez de revenus.

Marc-Olivier Padis

Je suis d’accord avec la dernière question, il faut tout resituer sur l’ensemble des âges et le fait que le cycle des âges se recompose et cela concerne les jeunes en formation, les actifs et les retraités. Il faut arriver à penser une situation plus harmonieuse, plutôt que les séparations un peu sèches que l’on connaît aujourd’hui et réfléchir au-delà du travail qu’est ce que l’activité ?

J’étais tout à fait d’accord avec ce que disait Babette, le fait qu’il y ait davantage de solidarité familiale, cela veut dire qu’il y a davantage d’inégalités puisque ce sont les capacités de chacune des familles qui font que l’on en bénéficie plus ou moins. Là il y a un phénomène qui est très examiné, c’est que dans les générations précédentes, les écarts sociaux entre les jeunes d’une même génération avaient tendance à se réduire par rapport à la génération précédente. Et à partir de ma génération le phénomène s’est inversé et les écarts ont réaugmenté. Le fait d’être jeune est moins pertinent aujourd’hui que le fait d’être de tel ou tel milieu social y compris avec les ancrages territoriaux que cela suppose.

Concernant l’université, j’ai travaillé récemment sur le sujet, avec notamment Yves Lichtenberger qui est le président de l’université de Marne-la-Vallée. Je lui ai posé cette question sur les STAPS, donc le nouveau monde du sport, et j’ai dit s’est affolant tous ces gens qui vont au STAPS. Que vont-ils faire, ils ne peuvent pas tous devenir prof de gym ? Ils m’ont dit à Marne-la-Vallée nous avons deux gros Staps et nous avons fait les statistiques ils rentrent très bien dans le marché du travail. En fait il n’y a pas vraiment de problème d’emploi pour les Staps. Ils ne deviennent pas tous profs de gym mais ce sont des gens qui finissent leurs études, ils sont en pleine forme, ils sont bien dans leurs chaussures et arrivent à trouver un emploi assez facilement. Et lui m’a dit que la question de la sélection pour lui ne se pose plus. Le problème aujourd’hui est plutôt de construire des relations entre les universités et les lycées de leur bassin démographique. Et à Marne-la-Vallée, dès le mois de janvier ils ouvrent aux lycéens de tout leur bassin démographique et lors de ce contact informel ils leur disent en fonction de votre profil ici vous allez vous planter en deux ans c’est clair, fait plutôt cela vous serez mieux encadrés et ça marche très bien. Donc moi quand j’étais à l’université en 86, on était sélection sur sélection, c’était un peu raide et le problème a complètement évolué d’où la question de l’orientation. Il faut donc construire des contacts avec les lycéens. Pour un président d’université comme celui de Marne la vallée qui n’est pas dans un milieu favorisé du point de vue des jeunes diplômés, ce n’est plus un problème. J’ai été assez chagriné du mouvement des lycéens qui ont pris très mal cette question de l’orientation en pensant que c’était un piège qu’on leur tendait, alors que c’et justement ce qui va nous permettre de dépasser cette question de la sélection qui a été une épine dans le pied de l’université depuis longtemps.

Babette Nieder

Très rapidement sur les panthères grises, c’est un phénomène dont on parle un peu moins maintenant, puisqu’on est revenu à des thèmes droite, gauche sur la répartition dans la société. On voit plutôt les verts avec leurs revendications sur l’environnement qui est devenu quelque chose de classique et accepté par toute la société ; Là c’était un peu pareil s’était jute le reflet du fait que les retraités étaient en bonne santé et avaient aussi les moyens économiques pour participer à la vie collective. C’était un moyen de dire nous sommes là, vous devez compter avec nous, nous ne sommes pas prêt à aller en maison de retraite. Comme çà présent c’est largement admis, il y a moins de résonnance qu’il y a dix ans quand ils ont commencé.

David Huynh

La question qui est posée concernant la sélection à l’entrée de l’université c’est en fait : faut-il empêcher des bacheliers de s’inscrire à l’université pour éviter qu’ils échouent. Mais la question est mal posée et il faut plutôt se demander pourquoi ils échouent. A ce niveau là l’analyse est assez partagé y compris au sein de l’enseignement supérieur. A ce jour on sait que l’état investit deux fois moins de moyens financiers pour un étudiant en université que pour un étudiant en grande école. Ce qui est totalement aberrant. Il y a un niveau d’encadrement qui est bien supérieur dans les écoles que dans les universités et forcément avec l’hétérogénéité des étudiants qui vont à l’université, certains vont droit dans le mur. Moi j’ai fait des études de droit, nous étions 500 par amphi, avoir un rapport direct avec l’enseignant et un rapport pédagogique n’est pas évident. La pédagogie c’est expliqué ce que l’étudiant n’a pas compris une 1ère fois avec une nouvelle méthode et l’échange là n’est pas possible, donc c’est l’usine. Autre exemple, en médecine j’ai vu des étudiants avoir cours dans des amphis de 1000, c’est l’usine à formation.

Je voudrais ajouter de la complexité à la question des Staps, il y a effectivement un taux d’insertion meilleur que dans les autres filières parce que l’attrait pour le bien-être, la forme font que il y a aussi des profs de gym dans le secteur privé. Mais si on prend d’autres filières comme la sociologie, la psychologie, ou les lettres et la philosophie là encore la question qui se pose est quel est le rôle de l’université. Son rôle est-il d’aider à construire des esprits critiques, bien fait ou de se professionnaliser. Aujourd’hui à mon avis la position médiane qui a été adoptée est la bonne, c’est-à-dire que l’université doit continuer à former des esprits critiques, des citoyens, délivrer un savoir. Je tiens à rappeler qu’auparavant lorsqu’il n’y avait pas de chômage, les étudiants qui faisaient des lettres devenaient aussi banquier ou travaillaient dans les assurances car on estimait que quelqu’un ayant un diplôme bac +3, bac + 5 avait une capacité à apprendre, à s’adapter et à comprendre des situations spécifiques. A présent on renverse la situation et les entreprises reportent sur l’université un rôle qui auparavant leur était dévolue. Avec le chômage il existe une capacité à faire une pression sur les jeunes générations pour dévaloriser leur salaire au moment où ils sont embauchés. En conclusion l’université n’est pas juste un lieu de professionnalisation et de ce potin de vue là régler le problème du chômage ou de l’échec par la sélection ce n’est pas la solution ; la solution principale est de mettre plus de moyens sur les 1ers cycles universitaires qui sont sous-dotés et sous-encadrés.

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