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Capitalisme philanthropique et lutte contre les inégalités

Tribune Fonda N°240 - Mesure d'impact social et création de valeur - Décembre 2018
Marc Lévy
Marc Lévy
Entretien avec Marc Lévy, ancien directeur de la prospective au Gret et auteur d’un récent ouvrage qui interroge les pratiques philanthropiques d’une nouvelle variété d’acteurs au moment où les liens entre business et économie sociale sont en pleine recomposition.
Capitalisme philanthropique et lutte contre les inégalités

Marc Lévy répond ici aux questions de Bastien Engelbach, coordonnateur des programmes de la Fonda. La synthèse de cet entretien est proposée par Bernard Grozelier, bénévole à la Fonda.
 

Votre ouvrage, La philanthropie peut-elle changer le capitalisme ?1, traite du capitalisme philanthropique : de quoi s’agit-il ?

De la relation qu’entretiennent les deux logiques capitaliste et philanthropique. La formule est apparue en 2006 dans un article de The Economist sur Bill Gates. Matthew Bishop et Michaël Green l’emploient à leur tour en 2008, dans leur ouvrage Philanthrocapitalism: How the Rich Can Save the World 2, à partir du cas de Bill Gates, devenu emblématique, avec les autres milliardaires issus de la mondialisation qui ont choisi de réinvestir une bonne part de leur fortune dans des fondations (Warren Buffet, Marc Zuckerberg, Georges Soros, etc…),  de cette relation entre capitalisme et philanthropie.

Les pratiques de ces « nouveaux philanthropes » ont évolué par rapport à celles de la génération précédente (Andrew Carnegie, John Davison Rockefeller…), bien qu’il s’agisse toujours de personnes qui se sont considérablement enrichies par leur activité entrepreneuriale et qui ont décidé de réinvestir leur capital dans des fondations gérées comme des entreprises, afin de « faire le bien ». Le changement réside dans l’introduction du risque dans la pratique philanthropique, brouillant ainsi les frontières entre le monde de la finance (investissement à impact social) et celui de la  solidarité (philanthropie à risque).

Les nouveaux philanthropes ont des préoccupations vertueuses et d’autres moins. De ce point de vue, il  y a un point commun entre Gates et Rockefeller. Pour ce dernier, d’aucuns ont observé une corrélation étroite entre la menace de démantèlement qui pesait sur son entreprise, la Standard Oil, et la création de sa fondation pour compenser son image écornée. Le cheminement de Bill Gates est similaire, puisqu’il a créé sa fondation dix ans après les critiques adressées à son entreprise pour excès de monopole. Une autre motivation commune est de bénéficier d’avantages fiscaux importants.

Néanmoins, les motivations vertueuses comme le souci de partager des valeurs humanistes et de faire le bien sont à prendre en considération. Bill Gates a exercé un effet positif sur la santé dans le monde avec des moyens que même l’Organisation mondiale de la santé n’est pas capable de mobiliser.
 

Comment ces logiques marchandes et financières combinées par la nouvelle philanthropie peuvent-elles rencontrer la logique des solidarités ? Les nouvelles formes de philanthropie prennent-elles en considération l’importance des inégalités ?

Pour les philanthropes comme pour les investisseurs, il n’y a pas forcément de contradiction entre ces différentes logiques. 

La pratique de l’investissement à impact social par exemple, n’est pas exactement de la philanthropie, mais elle représente malgré tout une pratique de l’investissement financier à des fins sociales, sociétales et environnementales. La légitime vigilance vis-à-vis de ces démarches capitalistes philanthropiques ne doit pas faire oublier qu’elles sont réellement préoccupées par l’atteinte d’objectifs de développement durable.  

Sur la prise en compte de l’augmentation des inégalités par les nouveaux philanthropes, on peut souligner que la notion de « croissance inclusive » s’est aujourd’hui généralisée, devenant même consensuelle. On la retrouve ainsi dans les stratégies du Fonds monétaire international (FMI)3 , de l’Union européenne avec l’Agenda 2030, de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) ou encore de la Banque mondiale, qui ont pris conscience du fait que les inégalités constituent un frein à la croissance et sont un facteur d’instabilité politique.

Rappelons que parmi les dix-sept Objectifs de développement durable (ODD) adoptés à l’Onu pour la période 2015-2030, il y a le n°10 qui concerne la réduction des inégalités (à combiner, entre autre, avec le n°1 sur la pauvreté et le n°8 sur le modèle de croissance économique).

Néanmoins, en la matière, l’examen des pratiques philanthropiques a de quoi inquiéter. À l’échelle mondiale, le Centre de développement au sein de l’OCDE a mené une enquête auprès de plus de cent-quarante fondations agissant dans le développement international : celles qui placent la réduction des inégalités comme objectif d’impact prioritaire sont très peu nombreuses.

Et les statistiques américaines montrent que les grandes fortunes qui dominent progressivement le monde des fondations préfèrent investir dans les universités et les activités culturelles que dans la réduction de la pauvreté et des inégalités.

Ainsi, il est tout à fait possible que pour une part des « nouveaux philanthropes », la philanthropie relève davantage d’une manière de consolider des stratégies de gestion de patrimoine, ou encore d’une volonté  de consolider le pouvoir des élites, en établissant des continuités entre pouvoirs financiers dans l’entreprise et dans la philanthropie.


Quels rapports ces philanthropes entretiennent-ils avec les acteurs qui se réclament plus directement du social, notamment les mouvements citoyens d’un côté, et les pouvoirs publics de l’autre ?

La recomposition de l’offre philanthropique et plus généralement d’un nouveau rapprochement entre l’économique et le social, oblige les différents acteurs à se positionner, à envisager ou non de travailler ensemble. On parle de « coalitions d’acteurs ».

S’il est peu probable que la combinaison entre capitalisme et philanthropie soit en train de changer l’horizon mondial - le business as usual continuant son chemin - certains acteurs, certes aujourd’hui minoritaires, s’inscrivent dans cette logique d’alliances. 

D’autres considèrent à l’inverse que le cloisonnement est utile à l’action. En France, il y a parfois des réticences à voir des entreprises ou des investisseurs intervenir dans le champ du social ou de la solidarité, domaines considérés comme relevant en propre du monde associatif, des fondations et de l’économie sociale.

Certaines associations, comme le groupe SOS ou Aurore, hybrident leur fonctionnement en introduisant la logique entrepreneuriale dans leur conduite d’activités. D’autres s’impliquent dans la création d’entreprises sociales. Mais d’autres associations, a contrario, ne reconnaissant pas à cette logique entrepreneuriale une compatibilité avec des objectifs sociaux, ne veulent pas collaborer avec des entreprises.

De la même manière, certaines grandes entreprises (Suez, Total, Danone, Lafarge, Schneider, etc.) s’intéressent au social business, créent des fondations et sont prêtes à collaborer avec des associations. Tandis que d’autres sont très combatives dans l’idée de démontrer l’inefficacité de l’État en matière de redistribution ou de réduction des inégalités, et la supériorité de la logique de marché : il n’est alors pas question pour elles de travailler avec les pouvoirs publics et le monde associatif. 

Pour ma part, je pense que l’hybridation entre des logiques entrepreneuriales (lucratives) et caritatives (non lucratives), entre financement public et financement par le marché, est une façon de renouveler les pratiques et politiques de solidarité.


Est-ce que la notion d’intérêt général évolue sous l’effet  de son appropriation par les entreprises et des nouvelles pratiques de philanthropie ?

En France, la notion d’intérêt général n’a aucune définition législative ou constitutionnelle. Elle a été donnée par le ministère des Finances pour conditionner les mesures de défiscalisation. Pour autant, comme le rappelle Yannick Blanc depuis longtemps, l’intérêt général a toujours été issu d’une combinaison entre intérêts particuliers et intérêt public.

Mais des évolutions sont à l’œuvre, comme le montrent par exemple les travaux préparatoires à la loi Pacte. Des expressions intermédiaires y apparaissent, en particulier celle « d’entreprise d’intérêt collectif » (introduction de l’échelle du  « collectif » entre intérêts public et privé). La notion d’intérêt général est ainsi bousculée par différentes pratiques et propositions, comme celle « d’entreprise à mission »4, promue par le cabinet Prophil et reprise par le rapport Notat-Senard, intégrant dans les statuts de l’entreprise un objectif social et/ou environnemental, au-delà donc du seul objectif de rémunération des actionnaires. Cependant, la loi Pacte  restera certainement très prudente quant à l’évolution de la « raison d’être » et la définition de l’entreprise. 

Si en France l’intérêt général se rapporte à l’État, depuis longtemps il n’en a plus le monopole et doit collaborer avec les collectivités locales, les entreprises, les fondations, les associations, etc. Nous  sommes d’ailleurs depuis longtemps en France dans un modèle d’économie mixte combinant logique de marché et logique de financement public, que ce soient pour les transports publics, la culture, la presse, le sport et même l’armement ! Mais il est vrai qu’un nouveau « brouillage des frontières » est à l’œuvre sans qu’on sache pour le moment où va se situer le curseur.
 

Si le capitalisme a changé la philanthropie, est-ce que la philanthropie peut aussi changer le capitalisme ?

L’influence va dans les deux sens. La philanthropie fait évoluer une partie du secteur capitaliste par la prise en compte d’enjeux sociaux et environnementaux qui ne relèvent pas de seules volontés d’affichage (social and green washing). L’évolution se fait en lien avec la pression des mouvements sociaux 5. Le capitalisme, qui rencontre des limites dans sa permanence et sa reproduction, sait intégrer certains éléments du radicalisme d’opposition et comprend l’intérêt d’insuffler des démarches durables.

En symétrie, on constate également aujourd’hui une influence du capitalisme sur la philanthropie. Eve Chiappello notamment a montré comment les techniques de financiarisation ont trouvé leur application dans le monde de la philanthropie et de la solidarité ; il n’est donc pas impossible que par ce biais la philanthropie soit en train de contribuer à asseoir la domination du capitalisme financier.

Une approche intéressante est celle de Michel Aglietta, professeur d’économie et chercheur au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), qui considère que différents « régimes de croissance » se succèdent  tout en restant à l’intérieur du système capitaliste. Au régime « fordien » qui reposait sur un compromis entre le capital et le travail, a succédé le régime actuel basé sur le pouvoir des actionnaires. Mais Aglietta montre que ce régime atteint lui-même ses limites et devra être remplacé par un régime qui, selon lui, devra être inclusif, durable et démocratique. Il en a décrit, avec toute une équipe, le détail de son contenu et de sa mise en œuvre.6

C’est une approche éclairante : on devrait considérer comme à la hauteur de leur ambition de renouvellement de la solidarité, les pratiques philanthropiques (des entreprises, des associations, des fondations, des investisseurs, etc.) qui se proposent de contribuer à la construction de ce régime de croissance inclusif, durable et démocratique. 
 

Dans ce nouveau régime de croissance  inclusif, durable, démocratique, quelle place pour les associations et plus largement les collectifs citoyens ?

Ils peuvent avoir une place déterminante mais il doit s’opérer une transformation au sein du mouvement associatif si nous voulons  contribuer à la construction de ces « coalitions d’acteurs ». Beaucoup d’associations ne veulent entretenir de relations ni avec les entreprises, ni avec les pouvoirs publics (Etat et collectivités locales) de peur de perdre une certaine indépendance et de se faire instrumentaliser.

La partie du monde associatif qui voudrait être partie prenante de la construction de ce nouveau régime de croissance a donc besoin d’opérer quelques mutations quant à sa vision du rôle de l’État, et des entreprises. En commençant par intégrer des dimensions entrepreneuriales dans ses pratiques sociale et environnementale et en promouvant des modes de financements hybrides garants d’une certaine pérennité et fidélité aux objectifs de réduction des inégalités. 

  • 1. Marc Lévy, La philanthropie peut-elle changer le capitalisme ? : Ou l'inverse ? Ou les deux ?, éditions Atlande, décembre 2018, 256 pages.
  • 2. Matthew Bishop, Michael Green, Philanthrocapitalism: How the Rich Can Save the World (Anglais), Bloomsbury Publishing PLC, septembre 2008, 298 pages.
  • 3. Voir le rapport du FMI Fiscal Monitor https://www.imf.org/en/Publications/FM/Issues/2017/10/05/fiscal-monitor-october-2017, octobre 2017.
  • 4. « Située au-delà du clivage entre les secteurs lucratifs et non lucratifs, une entreprise à mission met sa performance économique au service d’une mission (sociale, sociétale, environnementale ou scientifique) définie dans son objet social et opposable par ses parties prenantes. » https://prophil.eu/fr/pole-recherche/entreprises-a-mission/
  • 5. Michael Edwards, dans son ouvrage Just Another Emperor? The Myths and Realities of Philanthrocapitalism (The Young Foundation, mars 2008) défend la thèse que ce sont les mouvements sociaux qui qui provoquent des prises de conscience et des changements, davantage que les philanthropes.
  • 6. Cf ; Transformer le régime de croissance. Rapport pour l’Institut pour la recherche de la Caisse des dépôts et consignations. Octobre 2018.
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