Associations et démocratie Prospective

La politique dans ses murs - hors ses murs

Tribune Fonda N°211 - Éclairages pour l'avenir des associations (2) - Octobre 2011
Michèle Boulègue
Michèle Boulègue
Et Jean-Pierre Worms
Analyse et réflexions sur le sens du mot politique, de ses différentes acceptations, de ces lieux d’expression et des crises qu'il peut connaitre.
La politique dans ses murs - hors ses murs

Qu’on réfère la politique à ses principes fondateurs (la souveraineté), à l’exercice de l’autorité publique (le gouvernement) ou à la décision démocratique (la délibération), ce qui est en cause c’est toujours le rapport de la politique à la société ou, plus précisément, le statut particulier du politique et du sociétal, de l’un par rapport à l’autre.

La politique dans ses murs. Notre héritage historique : l’extériorité sociale du politique, la souveraineté déléguée

D’où vient-on?

La séparation du politique et du social
Faute de pouvoir exercer la démocratie directe (le peuple tout entier rassemblé délibérant sans médiation institutionnelle), les révolutionnaires durent s’atteler à la construction d’une démocratie représentative, c’est-à-dire d’institutions de représentation, de délibération et de gouvernement particulières, distinctes du reste de la société. Dès lors, installer la souveraineté populaire impliquait une double émancipation : par rapport à la tutelle royale évidemment, mais aussi par rapport à l’enracinement social des nouvelles institutions démocratiques ; pour atteindre à l’universalité de l’intérêt général il fallait libérer ceux qui avaient mission de le porter de toute dépendance d’intérêts particuliers (les ordres, les corporations, les congrégations religieuses). Pour les en protéger, il était nécessaire de les en séparer, par une série de distinctions statutaires et de cloisons étanches, ainsi que par l’interdiction au sein de la société de tout corps intermédiaire susceptible d’établir des passerelles entre les intérêts particuliers de la société et l’intérêt général de la nation, dont le politique avait seul la charge, susceptible aussi de s’ériger en groupe de pression des premiers sur le second.

Ce principe de séparation du politique et du social, des institutions publiques et de la société civile est à la base de notre conception de la démocratie et de la construction de la république.

Des institutions publiques distinctes de la société, mais qui en soient néanmoins l’émanation, la « représentation », tel était le défi. Il concernait tant les instances de représentation et de délibération que les instances de gouvernement.

 

Le rôle particulier de l’administration
Les assemblées délibérantes devaient être protégées de toute influence extérieure : ni les lobbies ni même les partis n’y avaient droit de cité (ces derniers demeurèrent privés de statut juridique et donc de légitimité politique reconnue, pendant deux siècles), dès son élection chaque élu devait cesser de représenter sa circonscription pour devenir le représentant de la nation toute entière, d’une « communauté de citoyens » égaux car juridiquement semblables, dont l’égalité était garantie par leur indifférenciation.

C’étaient des postulats difficiles à mettre en œuvre dans la réalité et, quelles que soient les précautions prises, cette extériorité sociale des assemblées élues fut un principe dont la mise en œuvre demeura toujours incertaine, en fait et aux yeux de l’opinion. Le doute, quant à la capacité du corps législatif à incarner cette extériorité sociale, conduisit à l’exiger d’autant plus de l’appareil exécutif de l’État. Ce furent donc les institutions administratives qui se virent investies en priorité de cette légitimité démocratique assise sur leur séparation du reste du corps social.

Cette séparation entre l’espace du politique et l’espace de la société se manifeste d’abord dans le positionnement social des administrations. Leur statut juridique, leur mode d’organisation, la gestion des services et des personnels (les grades et leurs échelons, la promotion à l’ancienneté et par concours internes), la gestion des relations sociales ou encore les régimes de couverture sociale, tout les distingue des autres structures de travail et organisations de production. Elles relèvent d’un droit particulier, le droit administratif, et de juridictions particulières, les tribunaux administratifs, distincts du droit et des juridictions civils.

Mais cette séparation se manifeste aussi de manière encore plus significative dans la formation, la sélection et le statut des personnels administratifs, notamment des cadres supérieurs, et dans l’importance particulière accordée en France à la loi et au règlement.

Concernant la formation et la sélection des fonctionnaires, les administrations empruntent des voies nettement distinctes de celles offertes aux citoyens « ordinaires ». Pour ces derniers, l’éducation nationale refuse par principe d’assumer une fonction de sélection. Elle offre à tous les citoyens un service public d’égal accès au savoir et ne connaît que des examens, sanctionnant par des diplômes des connaissances valables pour elles-mêmes. Certes, ces diplômes sont évidemment valorisés aussi sur le marché du travail mais ils ne sont en aucune façon des outils de recrutement dans l’emploi.

 

Fonctionnaires : la distinction
La formation et la sélection des fonctionnaires, et particulièrement des hauts fonctionnaires, obéit à une tout autre logique. La formation est dispensée dans des instances séparées des autres établissements de l’éducation nationale, les « grandes écoles » ouvrant sur les « grands corps de l’État » et servant de modèles de référence pour les autres écoles administratives. L’enseignement dispensé valorise les disciplines, et dans chacune d’elle les critères, les plus aptes à s’extraire du particulier pour atteindre au général, du spécifique pour atteindre à l’universel, du concret pour atteindre à l’abstrait. C’est ce principe d’abstraction qui permet d’accéder aux lumières d’une « raison universelle » surplombant les rationalités limitées et particulières du corps social, d’accéder à un principe d’ordre rationnel d’essence supérieure aux désordres irrationnels de la société, bref de prendre appui sur une référence abstraite permettant de légitimer l’exercice d’une autorité publique, au nom de la pureté et de l’universalité d’un intérêt général dégagé de toute référence contingente. Cette formation s’assume explicitement comme sélection, procède non par examens mais par concours, sanctionnant non des connaissances mais des compétences professionnelles. C’est une procédure de recrutement ouvrant directement sur l’emploi, sur des fonctions et des filières professionnelles balisées. On ne peut concevoir séparation plus nette des deux systèmes, le second marquant clairement l’extériorisation sociale de la fonction administrative grâce à la spécificité de la manière d’y accéder.

Le statut des fonctionnaires garantit pour sa part leur extériorité sociale dans l’exercice de leurs fonctions. Le statut juridique de la fonction publique et le statut social des emplois qui lui sont associés distinguent les fonctionnaires des autres salariés. C’est une distinction (au double sens du terme) à laquelle ils sont attachés car elle est la marque d’une forme d’anoblissement de ceux qui exercent une mission d’intérêt général. Mais c’est aussi une distinction qui les isole et les sépare du reste du monde du travail, qui érige une barrière à la mobilité entre les deux univers professionnels. Bref, alors que dans d’autres pays, les mêmes qualifications et les mêmes métiers étant mobilisés dans les activités publiques et privées, ce sont les finalités des missions, les contenus des tâches à accomplir et les résultats attendus qui définissent et garantissent le caractère d’« intérêt général » d’une activité. Cette définition et cette garantie nous sont d’abord données en France par le statut d’extériorité sociale de ceux qui l’exécutent et des organismes à qui elle est confiée.

 

Le culte de la loi : le droit ordonnateur de la société
On comprend aisément, dès lors, la place très particulière qu’occupent en France la loi et le règlement. Les révolutionnaires instaurèrent un véritable culte de la loi, à la fois comme instrument de liberté, la loi étant l’exacte contraire du règne de l’arbitraire, comme instrument d’égalité, la loi étant aveugle aux différenciations individuelles ou sociales et s’imposant à tous de manière égale, et comme élément d’ordre et de rationalité, la loi reproduisant dans les sociétés humaines les principes d’ordre rationnel que le « grand architecte de l’univers » avait inscrits dans les lois de la nature. La loi était ainsi essentialisée comme un principe surplombant les réalités sociales qu’elle gouvernait et il appartenait aux législateurs, éclairés par les lumières de la raison universelle, moins de l’élaborer que de la décrypter.

Ce statut exceptionnel du « rationnel-légal » dans notre conception de la fonction politique explique sans doute l’importance que revêt chez nous le rationalisme juridique comme outil de régulation sociale : le droit comme représentation rationnelle de la société, le droit ordonnateur de la société. L’inflation législative et la traduction des orientations de la loi dans une réglementation juridique foisonnante et détaillée résultent directement de cette idée que l’extériorité sociale de la règle de droit, garantit sa neutralité et, par-là, sa légitimité. C’est ainsi que, dans le fonctionnement quotidien de notre démocratie, le pouvoir exécutif prend beaucoup plus souvent le visage et les habits d’un pouvoir administratif que d’un pouvoir politique assumé comme tel, que l’exécutif domine le législatif, qu’on enferme les politiques publiques dans la complexité de procédures administratives que seuls les fonctionnaires peuvent déchiffrer, que l’incontinence législative appelle la prolifération des règlements et qu’au sein de l’exécutif gouvernemental, notamment au sein des cabinets ministériels, ceux qui ont la maîtrise de l’outil administratif et de son appareil réglementaire, principalement les membres des grands corps de l’État, exercent, de fait, la réalité du pouvoir politique.

 

Où en est-on ?

La faillite du politique
Si l’extériorité sociale du politique constitue, en France, le principe fondateur de sa légitimité à gouverner la société, dans les faits et aux yeux des citoyens sa légitimité repose sur deux piliers essentiels : la capacité de maîtriser les évolutions de la société et la capacité d’en proposer une lecture qui rassemble les citoyens dans une vision partagée, autrement dit la capacité de maîtriser et d’éclairer le présent et l’avenir, la puissance et le sens.

Or, dans ces deux dimensions, les citoyens ne peuvent que constater une incontestable faillite : impuissance à faire face aux défis économiques, sociaux et environnementaux qui ébranlent les fondements de la société et incapacité, à gauche autant qu’à droite, à proposer la vision d’un avenir partagé qui fasse sens pour aujourd’hui et pour demain.

On peut certes, à juste titre, expliquer cette faillite du politique par des facteurs qui ne tiennent pas à sa nature propre. Certains sont liés à la nature des principaux défis qu’il doit relever qui se situent presque tous dans des espaces qui échappent à la compétence de l’État-Nation (où le politique est pour l’essentiel constitué) et dans des dimensions temporelles difficilement inscrites dans celles des échéances électorales. D’autres sont liés à l’évolution des citoyens aujourd’hui, plus capables et désireux d’autonomie personnelle que jamais dans le passé, en matière de formation, d’information et de communication. Les citoyens sont de plus en plus réticents à toute forme de délégation de leur responsabilité à de quelconques représentants et cela d’autant plus qu’ils sont en droit de douter de la compétence de ces prétendus représentants.

Quelle que soit l’évidente pertinence de ces explications par le contexte dans lequel s’exerce la fonction politique, la crise de confiance qui la mine est singulièrement aggravée en France par la forme particulière d’extériorité sociale que nous lui avons donnée. Cette crise de confiance affecte les trois niveaux où, par extériorité sociale, s’était construite la légitimité politique : la loi et le règlement, le personnel politique, les institutions publiques.

 

Le grand écart du droit
La capacité du « rationnel-légal » à garantir une forme d’ordre et d’égalité au sein de la société se révéla de moins en moins évidente au fur et à mesure que le champ des responsabilités publiques s’étendait et se complexifiait. En matière de droit fiscal, de droit social, de statuts juridiques, les exceptions à la règle commune se multiplièrent au cours des temps sans que diminue, bien au contraire, la référence obligée au principe d’égalité. Égalitarisme affiché et revendiqué, maquis inextricable d’avantages acquis particuliers, de niches fiscales, de statuts dérogatoires, le grand écart entre les valeurs de référence et les réalités constatées, si caractéristique de notre modèle républicain, aggravé depuis quelques temps par la pratique de l’actuel président de faire une loi nouvelle pour chaque fait divers soulevant l’émotion populaire, a conduit à dévaloriser totalement la prétention de la loi et du règlement d’incarner des valeurs universelles. Le scepticisme, voire le cynisme, à l’égard de la loi sont devenus monnaie courante ; on en plaisante et on se targue volontiers de son habileté à la tourner ; notre complaisance devant toutes les formes d’infraction aux exigences du civisme ordinaire demeure inégalée en Europe. La France, une communauté de citoyens, certes, mais une communauté délinquante !

 

La crise de légitimité du personnel politique
La dégradation de la capacité à porter les valeurs de l’intérêt général affecte tout aussi gravement le personnel politique et administratif. Cela relève tant de la réalité des comportements des uns et des autres que de l’image que les citoyens en ont.

Concernant l’administration, l’inefficience et la bureaucratisation se développant conjointement et se nourrissant l’une l’autre, y ont fait des ravages ; les discours et les politiques du gouvernement (privatisations, Rgpp) ont largement contribué encore à la dévaloriser. Exalter les mérites intrinsèques de l’administration et d’une carrière administrative (assurer la prééminence de l’intérêt général, faire fonction d’ascenseur social) fait aujourd’hui figure de pétitions de principe empruntes d’une certaine naïveté et les comportements eux-mêmes de certains fonctionnaires, manifestant une conception de leur mission singulièrement délestée de valeurs d’intérêt général, ne contribuent pas à en rehausser l’image.

Quant au personnel politique, on y observe la même conjonction d’impuissance et de dérives comportementales. Incapable de traiter de l’essentiel, il se vautre dans l’accessoire. La comédie du pouvoir, avec ses jeux d’appareils, ses coteries et ses écuries, ses manipulations médiatiques, occupe le devant de la scène politique, masquant, derrière les feux de la rampe, les décors et le fond de la scène où l’on pourrait tenter de déchiffrer les signes avant-coureurs de l’avenir. Les citoyens, conscients de la gravité des enjeux délaissés par les responsables (?) politiques, se détournent encore d’avantage de ce théâtre d’ombres et le monde politique tourne de plus en plus à vide, replié sur lui-même, endogène voire endogame. La politique se détache de la société non plus par souci d’atteindre l’air pur de l’intérêt général mais, plus prosaïquement, par un phénomène d’entre-soi.

 

La crise des institutions publiques
Quand le monde politico-administratif perd l’estime des citoyens, ce sont toutes les instances et procédures d’intégration civique et de participation politique qui sont progressivement désertées, à commencer par les élections, et toutes les institutions de la république qui sont fragilisées, notamment celles porteuses des grandes fonctions régaliennes qui en sont les piliers : la justice, la police, l’éducation, la santé ou encore le service public, en somme, tout ce qui constitue les éléments de sécurité de la maison commune où les citoyens sont invités à vivre ensemble. Comment s’étonner de la montée des discours populistes, de la peur de l’étranger, de l’Europe et du monde ? Comment ne pas voir qu’on ouvre un boulevard à Marine Le Pen qui associe désormais fort habilement le repli sur nos frontières nationales, le rejet des immigrés et la défense du service public. Comment surtout ne pas s’inquiéter des effets dramatiques de désaffiliation civique quand ce mouvement général de perte de considération du politique et de la politique se greffe sur des situations de relégation sociale ? Les populations de quartiers entiers de nos villes et de certains espaces ruraux, cumulant toutes les pauvretés et tous les handicaps, voient l’accès aux biens et services publics devenus quasiment hors d’atteinte. Ce sont des citoyens de plus en plus nombreux, rejetés de fait hors de l’espace public, hors du champ politique constitué. Inaudibles et invisibles, ils sont, dans la configuration actuelle, des non êtres politiques, les fantômes de la république. Combien de temps celle-ci pourra-t-elle continuer à les ignorer ?

Oui, décidément, ce sont toutes les bases institutionnelles de la politique, les murs de la politique, qui sont ébranlés. C’est la politique dans ses murs qui s’effrite, qui s’étiole. Il est urgent de la réhabiliter, voire de la reconstruire. Pour cela, peut-être serait-il bon d’aller chercher les matériaux de cette reconstruction hors ses murs.

 

La politique hors ses murs. Déjà hier et plus encore aujourd’hui : la politique socialisée, la souveraineté partagée

D’où vient-on?

Les fondations d’une société civile organisée
Comme l’avait bien vu Tocqueville, la construction de la Nation par l’État avait commencé bien avant la révolution et celle-ci, sur ce plan, n’avait fait que continuer et amplifier l’œuvre de ses prédécesseurs. Dès l’origine de la monarchie, en effet, c’est bien l’assujettissement au roi, à sa justice et à ses impôts notamment, qui définissait l’appartenance au royaume. Étaient présentes aussi, dès l’origine, la méfiance à l’égard de tout corps intermédiaire et la lutte contre leur pouvoir dissolvant de l’unité nationale. Mais avec les villes libres, les féodalités provinciales, les corporations, les congrégations, ces « contre-pouvoirs » ont existé, faisant de la construction d’une appartenance commune à une même souveraineté une entreprise jamais achevée, voire un éternel recommencement.

Il en fut de même avec la révolution et après. Les partis politiques, illégitimes pour en gérer les suites, furent néanmoins fort utiles pour faire la révolution. Et pendant tout le XIXe siècle, alors qu’une bourgeoisie et une classe ouvrière étaient en gestation, les clubs de pensée et autres sociétés savantes d’un côté, les associations ouvrières de l’autre posaient les fondations d’une société civile organisée, ouvrant la voie, dans les dernières décennies, à la légitimation dans l’espace public de formes sociales particulières, les syndicats, les mutuelles, les coopératives et, bien sûr, les associations. Une contre-démocratie émergeait, indissociable de la démocratie qu’elle contribuait, paradoxalement, à conforter. La politique sortait de ses murs où on avait prétendu la cantonner.

 

La croissance conjointe de l’État-providence et des associations
L’analyse de la croissance conjointe de l’État-providence et des associations fournit une grille de lecture intéressante de l’équilibre instable qui s’est établi entre le politique et le social pour une gestion partagée de la politique. Pendant tout le dernier siècle, le rôle des associations comme d’indispensables auxiliaires politiques des pouvoirs publics fut implicitement reconnu : elles facilitaient l’émergence d’un nouveau besoin, aidaient à le structurer en demande sociale, l’État y répondait alors par une offre publique sous forme d’un droit, d’une prestation ou d’un service nouveau et les associations en accompagnaient la mise en œuvre. Les deux dernières législations sociales importantes du XXe siècle illustrent cette relation entre une demande sociale et l’élaboration d’une loi nouvelle : l’action d’Atd Quart Monde dans la lutte contre la grande pauvreté et la loi sur le Rmi1, la mobilisation des homosexuels face aux dégâts sociaux du sida et la loi sur le Pacs. Cette reconnaissance implicite de l’utilité sociale et politique des associations se traduisit par des subventions de fonctionnement et par des mises à disposition de moyens de travail matériels et humains considérables qui firent du secteur associatif français, au plan international, celui où la part des financements publics dans le budget global était de loin la plus importante.

 

La dépendance associative
On ne peut qu’être frappé du caractère paradoxal, voire ambigu de cette situation. La reconnaissance implicite d’un véritable statut d’acteur politique de plein droit des associations les place en même temps dans une situation de grande dépendance, à la fois financière et politique, vis-à-vis de l’État. Il aura fallu des décennies de lutte pour obtenir un droit à l’existence autonome dans l’espace public, pour sortir de l’illégalité. Et sitôt conquise, cette autonomie est inscrite dans le prolongement des pouvoirs publics, sous leur dépendance. Bien plus, tant est unanimement partagée l’idée que l’État dispose d’un véritable monopole de l’intérêt général, que non seulement les associations ne furent pas gênées de cette dépendance, mais qu’elles y virent la preuve de leur droit à porter des valeurs d’intérêt général et elles en recherchèrent souvent la confirmation à l’aide de toutes sortes d’agréments ou de reconnaissance d’utilité publique. Ainsi, comme j’avais pu le diagnostiquer (il y a déjà 55 ans !) concernant les relations entre l’État et les élus locaux, la légitimité des contre-pouvoirs leur vient autant de la reconnaissance de l’État comme interlocuteurs valables que de la reconnaissance de leurs mandants comme porteurs de leur parole ; plus précisément, c’est en grande partie parce que l’État les qualifie pour porter cette parole que celle-ci leur est confiée. De même que l’État, seul détenteur et dispensateur de l’intérêt général, avait à ce titre colonisé, sinon asservi la représentation des collectivités locales par les mécanismes juridiques, techniques et financiers de la « tutelle », de même en a-t-il été vis-à-vis de la représentation de la société civile, au nom des mêmes principes, avec la même logique et la même complicité tacite des assujettis. Par ce biais, l’État a constamment cherché à réintroduire dans ses murs les éléments de légitimité politique qui en étaient sortis.

 

Le mimétisme vis-à-vis des structures publiques
L’intégration des représentants de la société civile au sein du système politico-administratif est encore accrue par le découpage géographique et sectoriel de la « société civile organisée » calqué sur celui de l’État. Comment pourrait-il en être autrement quand la définition de leurs activités et les conditions de leur exercice dépendent de leur accès à l’appareil de l’État et de ses démembrements locaux ?

Un dernier facteur vient renforcer encore cette proximité, dans les faits et dans l’image qu’en a la population, c’est le profil socio-économique quasi identique des dirigeants : des hommes, classe moyenne-moyenne supérieure, bac +4 et plus, blancs de peau ; en outre, pour les fédérations associatives les plus importantes, il n’est pas rare que les présidents ou délégués généraux appartiennent à la haute fonction publique voire à ses grands corps. Comment s’étonner alors que nombre de nos concitoyens ne fassent pas la différence entre les prestations d’une association et celles d’un service public ?

 

Où en est-on?

Quand le système politico-administratif dans son ensemble est en perte de légitimité et de crédibilité, quand la défiance s’installe à son endroit, comment une société civile qui lui est si étroitement associée, voire confondue avec lui, peut-elle ne pas en être affectée ?

 

Adhésion populaire sélective
Pourtant, quand on sonde l’opinion des Français sur l’estime dans laquelle ils tiennent différentes institutions publiques et privées, alors que s’effondre l’image de toutes les institutions politiques, certes à des degrés variés mais toujours néanmoins dans des proportions impressionnantes, les associations se distinguent du lot par le maintien d’un niveau exceptionnel d’adhésion populaire. Mais, quand on cherche à savoir qui sont plus particulièrement les bénéficiaires de cette confiance, on trouve d’abord, non pas les associations qui prolongent l’action de l’État-providence, mais celles qui en comblent les manques ou les défaillances, essentiellement les associations caritatives les plus médiatisées (Restos du cœur, Fondation Abbé Pierre, Secours catholique, Atd Quart Monde, Croix rouge, Unicef).

Les grandes fédérations associatives gestionnaires qui accompagnent l’action de l’État en délivrant des prestations, dont il a défini les conditions d’accès, la forme et le montant, sont quant à elles, directement affectées par le même désamour dont souffre l’État, un État dont on peine à les distinguer. Les signes de cette désaffection sont nombreux : vieillissement des cadres et difficultés à les renouveler, chute du militantisme en leur sein et du recrutement de nouveaux militants, difficultés d’y faire vivre la démocratie... Elles sont les premières à être conscientes de la gravité de cette crise, à en interroger les symptômes et les causes, à remettre même en question certaines des références les plus vénérables et les plus vénérées, à expérimenter de nouvelles approches. Mais ces dynamiques de changement et ces remises en cause restent encore trop marginales pour avoir un effet d’entraînement de l’ensemble du secteur de la société civile organisée. Quoi qu’on en ait, ce n’est pas grâce à ce secteur qu’aujourd’hui la politique pourra sortir des murs où elle s’est enfermée et où elle est menacée de mourir lentement d’inanition.

 

Les mobilisations citoyennes « hors les murs »
Toutefois, en dehors des voies balisées et des cadres établis et reconnus, de nombreuses initiatives associatives nouvelles montent de la société civile et envahissent l’espace du politique. Leurs relations à l’appareil d’État et aux institutions politiques sont inexistantes ou infiniment plus ténues mais elles sont néanmoins pleinement dans le champ politique. Elles interviennent sur des enjeux que les instances du politique ignorent ou délaissent faute de savoir les appréhender mais où se joue pourtant notre avenir : préservation durable de l’environnement et des ressources vitales, réduction drastique des inégalités de richesse et d’accès aux biens publics en France et dans le monde, régulation des mobilités matérielles, financières et humaines à l’échelle planétaire, développement de la démocratie politique, des droits de l’homme et de l’État de droit, de la paix et de la coopération partout et pour tous... La liste est infinie de ces mobilisations de nos concitoyens qui définissent un nouvel espace politique hors les murs où la politique a été confinée.

 

Nouveaux engagements
Nouveaux enjeux, mais aussi nouvelles manières de s’en saisir. Pendant plus d’un siècle, la politique avait installé la primauté de l’organisation collective sur l’individu pour intervenir dans l’espace politique institutionnel. Certes, comme électeur, l’individu restait à la base de la démocratie, mais dès lors que la légitimité de médiations collectives avait été reconnue, l’acteur politique, avant et après l’isoloir, était l’organisation collective. L’individu devait s’y fondre et s’y soumettre. Les modalités d’adhésion, d’organisation, de fonctionnement, de délibération et de décision dans les organisations collectives présidaient à cette fusion et à cette soumission. Aujourd’hui, c’est précisément cet embrigadement que les individus, notamment les plus jeunes, récusent, confortés en cela non seulement par les moyens d’autonomie personnelle supérieurs dont ils disposent désormais, mais aussi par les valeurs individualistes portées par une économie et une société de marché. C’est en tant qu’individus et au nom de leurs particularismes irréductibles qu’ils revendiquent un statut d’acteurs politiques de plein droit. N’acceptant pas que les organisations politiques ou sociales puissent se servir d’eux à des fins qui les dépassent, ils les ignorent et, quand ils ne les ignorent pas, c’est eux qui s’en servent aux fins qu’ils poursuivent personnellement. Ils n’adhèrent pas à une organisation en tant que telle, à son projet global, à son système de représentation de la société, à son idéologie ; ils s’engagent dans une action concrète dont ils attendent des résultats qu’ils puissent maîtriser et qui fassent sens pour eux en matérialisant les objectifs qu’ils veulent atteindre. Leur adhésion est conditionnelle, provisoire, transitoire. Le « zapping » associatif qui en résulte n’est pas sans poser des problèmes aux associations qu’ils utilisent.

 

Nouvelles formes d’organisation
Cette inversion de la relation de l’individu et du collectif conduit à des formes organisationnelles également nouvelles. Les outils de mobilisation collective ne sont plus des formes stables aux structures et aux frontières bien établies et clairement identifiables. Ce sont des réseaux ouverts, avec des frontières perméables et variables dans le temps et dans l’espace et des modes de gouvernance polycentriques et mobiles. Les individus y entrent et en sortent au gré de leurs priorités, disponibilités et opportunités, y initient ou rejoignent librement les initiatives collectives qui leur conviennent. Ces formes d’organisations fondées sur la liberté des engagements individuels et des ajustements interindividuels se développent aussi bien dans les relations face-à-face au niveau local que sur Internet, du plan local au plan international. Leur flexibilité permet des mobilisations politiques de grande ampleur, rapides et efficaces tant qu’elles demeurent pertinentes au regard de leur objet et avec des modes d’action précisément ajustés aux attentes et possibilités des personnes concernées. Cette exigence d’authenticité est à la fois leur force et leur faiblesse car elles peuvent se dissoudre ou se morceler aussi vite qu’elles se sont formées. Et le passage de relai à des formes organisationnelles plus classiques est loin d’être évident. Telles qu’elles sont, elles mobilisent des ressources de citoyenneté que les institutions du système politico-administratif et leurs partenaires associatifs ignorent le plus souvent et de ce fait laissent en friche. Ceux qui les animent ont le sentiment d’inventer une nouvelle forme d’éducation populaire, en revendiquent l’héritage en même temps qu’ils s’affirment en rupture avec ses formes antérieures.

La politique hors ses murs existe aujourd’hui comme hier. Dans ses murs elle est en crise, hors ses murs elle ne l’est pas moins. Mais, là, elle est en pleine recomposition. Comment l’ensemble va-t-il, peut-il, évoluer ? Des scénarios catastrophes se profilent à l’horizon, d’autres, moins sombres, pourraient être possibles.

Analyses et recherches
Analyse