Modèles socio-économiques

Lecture : Sortir de la croissance d'Éloi Laurent

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Charlotte Debray
Charlotte Debray
Face aux crises sociale, écologique et démocratique, comment développer des alternatives et bâtir des institutions justes ?
Lecture : Sortir de la croissance d'Éloi Laurent


Une recension proposée par Charlotte Debray, délégué générale de la Fonda.


Se libérer d’une illusion


Sa plume est précise et fluide, très agréable à lire, ce qui doit être posé d’emblée quand on parle de l’ouvrage d’un économiste expert pour l’OFCE (centre de recherche en économie de Sciences Po).

L’idée se conçoit bien, et clairement énoncée dès le titre : Éloi Laurent nous invite à nous libérer de l’illusion de la croissance, en soulignant l’obsolescence de l’indicateur synthétique qui doit la traduire : le PIB (produit intérieur brut) – élaboré en urgence en 1930, non pas pour suivre l’économie américaine, mais pour essayer de comprendre la crise systémique sans précédent qu’elle traversait. 

Au passage, il rappelle quelques règles élémentaires en matière de construction d’indicateurs : tableau de bord ou synthétique, ils doivent être significatifs, et avoir un impact social, c’est-à-dire, être compris et acceptés par l’ensemble des citoyens.

Solides statistiques à l’appui, Éloi Laurent décline les bonnes raisons d’abandonner l’objectif de la croissance du PIB :

  • elle ne ruisselle pas, au contraire, elle renforce, voire amplifie les inégalités de tous ordres ;
  • elle provoque d’irréversibles dégâts écologiques, avec leurs conséquences sur la santé et le bien-être notamment ;
  • elle ne crée pas d’emploi, contrairement à une idée largement répandue.


Trois horizons du souhaitable


Au vertige que peut procurer l’idée de renoncer à la croissance, Éloi Laurent oppose trois horizons souhaitables : le bien-être (des personnes et de la planète), qui dépendent de la résilience et de la durabilité. Aussi, les nouveaux indicateurs de richesse, couplés au suivi des Objectifs de développement durable adoptés par l’ensemble des États membres de l’ONU permettent-ils de traduire et de piloter le cheminement vers ces horizons.

Éloi Laurent interpelle les entreprises qui se soustraient à l’impôt, mise de base pour pouvoir prétendre jouer collectif, pour qu’elles renoncent au « bullshit » sur leur raison d’être ou la triple comptabilité. Il pourrait aussi les inviter à mieux se saisir des leviers en leur possession : R&D durable, investissement à impact, philanthropie, achats responsables, charte de la diversité… sans oublier la qualité de vie au travail et et la gouvernance interne.

L’auteur n’épargne pas non plus la puissance publique, les gouvernements, quelle que soit leur échelle d’intervention : selon lui, l’Europe est schizophrène, les États aveugles, les territoires en compétition stérile… Il rappelle néanmoins différents leviers de la puissance publique :

  • en termes de connaissances, se doter des bons indicateurs, pour réellement éclairer les décisions, celles des parlementaires pressés en particulier ;
  • en matière de budget de la nation, faire des choix de redistribution équitables et d’investissements durables (santé, éducation, énergie renouvelable…) ;
  • en matière de réglementation, faire appliquer la loi Évas Sas sur la prise en compte des nouveaux indicateurs de richesse dans la définition et l’évaluation des politiques proposées par le gouvernement, en termes sociaux, écologiques et économiques.


Et les associations dans tout ça ?


Éloi Laurent ne mentionne qu’à la marge l’action d’ONG Internationales, laissant dans l’ombre un pan significatif de la société civile française, le monde associatif, archipels d’un million et demi de collectifs à but non lucratif, animés par vingt-deux millions de bénévoles et deux millions de salariés.

Les acteurs associatifs ont pourtant des cartes maîtresses à jouer :

  • ils ont de l’expertise, riche de la contribution des personnes à qui ils s’adressent ;
  • ils sont créatifs – bon nombre de politiques publiques ont été modélisées sur le terrain associatif ;
  • ils sont nombreux et engagés – et cela progresse, parce qu’on en voit les effets bénéfiques pour les personnes et la planète, au quotidien et dans la durée.


Leur talon d’Achille ? Des conditions structurellement insatisfaisantes pour travailler ensemble à amplifier leur impact, en mettant en cohérence leurs actions – en misant sur la coopération plutôt qu’en jouant le jeu de la compétition.

Il n’en reste pas moins que leur contribution au bien-être des personnes et de la planète est – faut-il vraiment le démontrer ? – essentielle. Sans oublier l’une de leurs « spécificités méritoires », comme disait François Bloch-Laîné : les associations veillent sur la démocratie. Garde-phare, lanceur d’alerte, agitateurs et contre-pieds politique, elles opposent aux menaces de rétrécissement des espaces de liberté un optimisme stratégique, où les trajectoires individuelles et l’action collective se conjuguent pour le meilleur.
 


Éloi Laurent, Sortir de la croissance. Mode d'emploi, paru en octobre 2019 aux éditions Les Liens qui libèrent, 205 pages.

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