Numérique et médias

Accessibilité numérique, ne laisser personne de côté

Tribune Fonda N°261 - Engagements des jeunes : encadrer ou accompagner ? - Mars 2024
Anna Maheu
Anna Maheu
Et Points d'appui au numérique associatif (PANA)
En 2020, un Français sur dix est considéré en situation de handicap. Pour ces personnes, l’accès à l’information en ligne s’avère compliqué de fait d’obligations légales, posées par la loi « handicap » de 2005, rarement respectées par les sites institutionnels comme privés. Cette fiche pratique PANA propose un état des lieux en matière de handicap, d’accessibilité numérique et quelques outils pour progresser vers un web pour tous.
Accessibilité numérique, ne laisser personne de côté
Web © Cocomaterial

Nous sommes tous susceptibles d’être un jour handicapés. Au handicap de naissance, s’ajoute celui qui survient plus tard, après un accident ou une maladie. De fait, 85 % des personnes handicapées le deviennent au cours de leur vie1

Définir ce qu’est le handicap et combien de personnes sont concernées est un sujet éminemment complexe, qui pose des questions aussi politiques que celles de la norme et sa définition. La définition du handicap évolue donc avec notre société et grâce aux prises de parole des principaux concernés. 

Le philosophe Bertrand Quentin rappelle notamment que : « le travail pédagogique pour changer le regard sur le handicap a amené à vouloir universaliser [l’]expérience de vulnérabilité et de fragilité au point qu’aux États-Unis, on puisse décrire les personnes valides comme Not yet disabled (NYD) soit pas encore handicapés ou Temporary able bodied (TAB) c’est-à-dire de corps temporairement valides »2

Handicap, de quoi parle-t-on ? 

Il existe une définition légale et institutionnelle du handicap, introduite par la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, plus communément connue sous le nom de « loi handicap ». Il s’agit de la première loi française qui, définissant le handicap, le considère comme une « restriction de participation à la vie en société »3

De nombreuses enquêtes statistiques utilisent par ailleurs l’indicateur Global Activity Limitation Indicator (GALI), ou indicateur de restriction globale d’activité. Il repère en tant que personne handicapée quelqu’un qui se déclare fortement limité dans les activités communes pour un problème de santé, depuis au moins six mois4

En 2022, 9,7 % des personnes âgées de 16 ans ou plus déclarent ainsi être sévèrement limitées dans les activités que les gens font habituellement5 . Ainsi presque 1 Français sur 10 est considéré comme handicapé au sens de l’indicateur GALI. Par ailleurs, les derniers chiffres à ce sujet nous apprennent qu’en 2020, près de 2,7 millions des personnes âgées de 15 à 64 ans bénéficiaient d’une reconnaissance administrative de handicap6

Handicap © Cocomaterial
Handicap © Cocomaterial

Cinq grandes familles des handicap reconnu

La loi de 2005 a introduit cinq grandes familles de handicap : 

  • le handicap moteur : toute atteinte de la capacité de tout ou partie du corps à se mouvoir et à effectuer certains gestes
  • le handicap sensoriel : atteinte d’un ou plusieurs sens dont la déficience auditive et visuelle
  • le handicap intellectuel : limitations de la compréhension, de la conceptualisation et de la communication entres autres
  • le handicap psychique : troubles de la personnalité affectant le comportement et la pensée
  • les maladies invalidantes : troubles pouvant entraîner un état de fatigue important comme un cancer, une sclérose en plaques ou le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) 

Le polyhandicap est par ailleurs une association de déficiences et d’incapacités d’origines diverses, comme une déficience motrice cumulée à une déficience mentale sévère. Penser un numérique accessible demande donc d’avoir l’ensemble de ces handicaps possibles, et leurs combinaisons, en tête. 

L’accessibilité numérique, une exception plus qu'un règle

L’accessibilité numérique correspond au fait que des personnes en situation de handicap puissent consulter des contenus et utiliser des services numériques de manière autonome, éventuellement grâce à des dispositifs techniques spécifiques comme les terminaux braille, la synthèse vocale ou un système de commande remplaçant le clavier ou la souris. 

Comme le résume le cabinet de conseil coopératif spécialisé en accessibilité numérique Acess42 : « dans une société accessible, les personnes handicapées peuvent communiquer, échanger et participer à la société comme tout un chacun. » 

Plus concrètement, le Référentiel général d’amélioration de l’accessibilité (RGAA) définit l’application de l’article 47 de la loi « handicap » de 2005 consacré au numérique. Les données fiables au niveau national sur l’application de ce référentiel à l’ensemble des sites manquent néanmoins. 

Dans une société accessible, les personnes handicapées peuvent communiquer, échanger et participer à la société.

En 2023, la fondation d’entreprise Contentsquare a effectué un audit auprès de 50 sites publics, d’e-commerce, de banques et de médias. Parmi eux, un seul site avait un taux de conformité à 100 % et la moitié ne respectaient pas les obligations légales7

En juillet 2023, seules 6 des 248 démarches en ligne les plus courantes sur des sites publics étaient 100% accessibles. Parmi les 78 démarches usuelles non accessibles aux personnes handicapées, on peut compter les déclarations de revenus, la déclaration d’un changement de situation pour les prestations familiales, la pré-plainte en ligne ou la demande de bourse pour les collégiens et lycéens8

Dans le même ordre d’idée, la Direction générale des médias et des industries culturelles (DGMIC) du ministère de la Culture collabore depuis 2014 avec des associations pour évaluer l’accessibilité numérique en lecture publique. 

Selon la dernière édition, sur un échantillon tiré au sort de 130 sites internet de bibliothèques, aucune ne s’était mise en conformité avec les exigences du RGAA, et ce malgré le caractère obligatoire de l’application de ce référentiel9  pour les sites institutionnels. Les sites privés peuvent quant à eux s’y référer, mais ils n’en ont pour la plupart pas l’obligation à ce stade10

Numérique accessible © Cocomaterial
Numérique accessible © Cocomaterial

Dessine moi un numérique accessible 

Les points de blocage courants identifiés pour les sites de bibliothèques sont les suivants : la complexité des interfaces des tableaux et des arborescences, une hiérarchie des titres de niveaux incomplète ou incohérente, l’inaccessibilité des fenêtres modales, aussi appelées pop in, ou des messages d’alerte et l’absence ou le dysfonctionnement des liens d’évitement, qui permettent d’accéder plus rapidement à des zones précises du site. 

Comment éviter ces écueils et penser des outils numériques accessibles ? Les Web content accessibility guidelines (WCAG) sont un ensemble de règles internationales qui permettent de définir l’accessibilité d’une page web, dont est dérivé le RGAA. 

Pour être accessibles aux personnes en situation de handicap, les sites web, applications mobiles et leurs contenus doivent suivre 4 principes :

  • les informations et l’interface utilisateur doivent être perceptibles (alternatives textuelles aux médias, design contrasté…)
  • les fonctionnalités et l’interface utilisateur doivent être utilisables (utilisation au clavier, contrôles sur les vidéos…)
  • le contenu et l’interface utilisateur doivent être compréhensibles (messages d’erreur clairs, savoir où les liens mènent…)
  • le site web doit pouvoir être interprété par une large variété d’agents utilisateurs et donc être robuste (compatibilité avec tous les navigateurs, connexions bas débits, etc.) 

Si vous souhaitez appliquer l’ensemble de ces règles, la personne en charge doit avoir des compétences dans le domaine informatique et maîtriser le développement du site internet ou de l’application mobile. 

Quelques outils et bonnes adresses 

Le site gouvernemental DesignGouv propose un audit rapide RGAA en 25 critères. Des solutions techniques additionnelles existent, comme Aidodys, une plateforme web d’aide à la lecture pour les élèves ayant des troubles DYS ou déficiences visuelles, Readapt, une extension navigateur pour les sites web et les logiciels de traitement de texte en open source ou FACIL’iti qui adapte les pages web à une vingtaine d’handicaps différents. 

Si certaines actions rapides peuvent être mises en place, comme l’installation de telles extensions ou des changements de couleurs et typographies, l’amélioration de l’accessibilité des supports restera marginale. Par ailleurs, aucun label d’État ne garantit l’efficacité ni la pertinence des nombreuses solutions techniques existantes. Une mise aux normes RGAA demande donc une technicité et une expertise qui nécessitent de se tourner vers des spécialistes de la question. 

Aucun label d’État ne garantit l’efficacité ni la pertinence des nombreuses solutions techniques existantes.

Différentes entreprises et associations proposent d’accompagner la mise aux normes de l’ensemble des supports web. La plateforme Prestatech, lancée par Solidatech pour mettre en relation les associations avec des prestataires numériques recommandés, recense par ailleurs une vingtaine de prestataires experts en accessibilité numérique. 

L’inventeur du World wide web Tim Berners-Lee déclarait dès 1997 : « le pouvoir du Web réside dans son universalité. L’accès de tous, quel que soit le handicap, est un aspect essentiel »11 . Si rendre l’ensemble de la toile accessible s’avère un sujet vaste et complexe, il s’agit néanmoins d’un sujet primordial pour permettre l’inclusion de toutes et tous dans nos sociétés qui se numérisent.

Les fiches pratiques Point d’appui au numérique associatif (PANA) 

Comme les articles Assos 2.0 parus dans les Tribunes Fonda n°250, 254 et 257, cet article a été adapté d’une fiche pratique du programme PANA. Ce collectif a créé des fiches pratiques, co-rédigées avec des experts de sujets numériques. 26 ressources sont disponibles sur le site pana-asso.org/ressources-outils/.  

  • 1Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques (DRESS) du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Santé, Le handicap en chiffres, édition 2023, 21 avril 2023, [en ligne].
  • 2Bertrand Quentin, « Une lutte contre la liminalité vécue par les personnes vulnérables », Tribune Fonda n° 252, décembre 2021, [en ligne].
  • 3La Fonda, « Les grandes lois de l’inclusion des personnes handicapées », Tribune Fonda n° 252, décembre 2021, [en ligne].
  • 4Dress, « L’aide et l’action sociales en France — Perte d’autonomie, handicap, protection de l’enfance et insertion », Panoramas de la DREES-social, édition 2020.
  • 5Insee et Statistique publique, Tableau de bord de l’économie française, 2024, [en ligne].
  • 6Insee, « Emploi, chômage, revenus du travail », Insee références, 2021.
  • 7Contentsquare Foundation, 1re édition du baromètre de l’Accessibilité Numérique, 2023, [en ligne]
  • 8République française, Suivi trimestriel de la qualité des démarches essentielles, juillet 2023, [en ligne].
  • 9Ministère de la Culture, Accessibilité numérique en lecture publique — Chiffres clés du Baromètre 2023, 2023, [en ligne].
  • 10Sont concernées par l’obligation légale les entreprises générant un chiffre d’affaires égal ou supérieur à 250 millions d’euros en France ou proposant des services d’e-commerce, de la téléphonie, du livre numérique, du transport et du secteur bancaire, à l’exception des entreprises de moins de dix salariés avec un chiffre d’affaires inférieur à 2 millions d’euros.
  • 11World Wide Web Consortium (W3C), World Wide Web Consortium Launches International Program Office for Web Accessibility Initiative, 22 octobre 1997, [en ligne].
Outils et ressources utiles