Prospective

Lecture : Le Manifeste Travail d'Isabelle Ferreras, Julie Battilana et Dominique Méda

Tribune Fonda N°248 - Penser la valeur pour défendre nos valeurs - Décembre 2020
Nils Pedersen
Nils Pedersen
Et Dominique Méda, Julie Battilana
Le propos du Manifeste Travail est simple : les employé·e·s ne sont pas des marchandises au service du capital. L’entreprise doit donc évoluer pour faire face aux crises que nous vivons : sanitaire, sociale et écologique. Elle doit également mieux représenter la diversité de la société et accepter une démocratie plus horizontale en son sein. Il y a urgence si nous voulons dépolluer la planète et éviter l’aggravation des inégalités.
 Lecture : Le Manifeste Travail d'Isabelle Ferreras, Julie Battilana et Dominique Méda
Photo par Uğur Gürcüoğlu

Le « monde d’après » se construit par manifestes interposés. Sur le fond comme sur la forme, en voilà un qui sort du lot. Le Manifeste travail propose non seulement une réflexion sur notre système de production économique, mais s’appuie également sur onze contri­bu­tions d’universitaires internationales. Là réside sans doute la particularité de cet ouvrage : ce sont elles qui définissent leurs propres termes du débat politique. Il est placé sous la direction d’Isabelle Ferreras — sociologue et professeure à l’Université catholique de Louvain, Julie Battilana — professeure titulaire de la chaire de gestion Joseph C. Wilson à la Harvard Business School et de la chaire d’innovation sociale Alan L. Gleitsman à la Harvard Kennedy School et de Dominique Méda — professeure de sociologie à l’Université Paris-Dauphine et titulaire de la chaire « Écologie, travail, emploi » au Collège d’études mondiales. Ces deux dernières sont bien connues de la Fonda.

Le postulat est simple : les crises économiques se succèdent, les richesses se concentrent entre les mains d’une minorité qui contrôle l’accès au capital financier1 tandis que la précarité augmente. « Le dogme de la maximalisation de la valeur au bénéfice des seuls actionnaires, bien qu’affaibli, a continué de guider les décisions des entreprises et des actionnaires », dénoncent les auteures, « souvent au détriment de leurs propres employé.e.s et de l’environ­nement ». Elles n’opposent pas la crise sociale à la crise environnementale ; bien au contraire, elles démontrent leur interpénétrabilité.

On aurait pu craindre une diatribe de plus contre le néo-libéralisme, cet ouvrage s’appuie sur la recherche universitaire pour formuler des propositions politiques, sociales, économiques et environnementales, en lien avec les acteurs de terrain. Elles insistent, à juste titre, sur la nécessité de ne pas compromettre notre contrat social sur l’autel du seul lucre. Elles appellent ainsi de leurs vœux une société « plus démocratique, plus juste et plus vert » et proposent trois pistes de réflexion, qui trouvent d’ailleurs pleinement à s’inscrire dans les travaux de la Fonda.

1. Le Manifeste propose ainsi de démocratiser l’entreprise et de répartir plus équitablement le pouvoir entre les actionnaires et les employé.e.s.

La crise de la COVID, en qualifiant d’« essentiels » les travailleurs de premières lignes (d’ailleurs bien souvent des travailleuses), a souligné leur importance dans la chaine économique, mais le peu de place qu’ils et elles occupent dans la chaine de décision. Les auteures insistent également sur la représentation des femmes et des minorités, peu associées au processus de décision. Le Manifeste invite à sortir de la dualité actionnaire / travailleurs : les uns seraient les seuls à même de décider, en raison de leur apport de capital, alors que les salariés s’« investissent en travail » au-delà du seul salariat.

 

2. Les lois du marché réduisent bien souvent le travail en marchandise.

Avec la précarisation de l’emploi et son ubérisation, mais aussi avec la flambée du chômage de masse, certains secteurs de notre économie sont livrés à une marchandisation à outrance, avec une obsession sur le seul PIB comme indice de croissance. Considérer le travail comme un droit, c’est reconnaitre qu’il peut devenir un levier d’émancipation et de dignité et ainsi le démarchandiser.

 

3. Le Manifeste appelle enfin à une transformation profonde de nos sociétés qu’il faut dépolluer.

La création de valeur économique se fait aujourd’hui au détriment de l’environnement, qui n’est pas inclus dans les plans comptables des entreprises. Aussi, l’ouvrage invite ces dernières à repenser leurs modes de gouvernance à l’aune du développement durable, alors même que la planète connait une perte de biodiversité qui va irrémédiablement affecter chacun d’entre nous.

 

Quelle part d’utopie ?

Il est temps de sortir de la naïveté, celui de la doxa économique des années 1980, qui nous promettait des jours meilleurs grâce au libéralisme économique. Force est de constater que la mondialisation n’a pas tenu ses promesses, et que d’une certaine mesure, elle a fragilisé nos démocraties quand elle n’a pas renforcé certains systèmes politiques autoritaires. Si nous croyons encore à la politique, quelles nouvelles politiques publiques voulons voir déployer dans les années à venir ?

La question démocratique apparait ici comme une priorité : elle ne se cantonne pas aux élections.

Elle s’exprime largement sur les territoires, dans les associations et plus largement au sein de l’ESS. Pourquoi ne pourrait-elle pas s’exprimer plus largement au sein de l’entreprise ? C’est le propos du Manifeste : pousser la démocratie dans un exercice horizontal et sortir de la seule prise de décision par les actionnaires ou les dirigeants. Les auteures cherchent à démontrer le bénéfice pour l’entreprise d’accepter un mode de décision qui sort de la verticalité. Les salariés expriment ainsi une citoyenneté active et ne sont pas de simples ressources au service du capital.

Cette thèse est-elle iconoclaste ? N’était-elle pas déjà défendue, en partie, par Antoine Riboud ? Dès en 1972, ce PDG clairvoyant dressait le constat d’une « croissance [qui] engendre des nuisances à la fois collectives et individuelles. Elle a souvent sacrifié l’environnement et les conditions de travail à des critères d’efficacité économique. C’est pourquoi elle est contestée, et mieux parfois rejetée comme finalité de l’ère industrielle2 ». C’est pourquoi le collectif d’auteures souligne le continuum évident entre la sphère de l’entreprise et la sphère publique. Pour les acteurs de l’ESS qui promeut le principe « 1 voix = 1 homme / 1 femme », c’est une évidence ; pour les entreprises, c’est sans doute une révolution. Pourtant, si le principe d’égalité constitue le socle de notre démocratie, pourquoi ne serait-il pas de même dans l’entreprise de demain s’interrogent-elles ?

Les auteures pointent du doigt l’injustice sociale que constitue le chômage. Outre qu’il mine notre contrat social et notre solidarité, elles insistent sur la façon dont la menace du chômage reste un moyen de coercition puissant. Il y a ceux qui ont un emploi et ceux qui n’en ont pas. Elles proposent ainsi la mise en place d’une garantie d’emploi pour tous, comme un choix d’une politique de l’emploi de qualité financé à l'échelle nationale. C’est notamment l’ambition de la démarche Territoires zéro chômeur de longue durée (TZC) : sortir de la valeur marchande de l’emploi qui n’est pas mentionné. Plus globalement, leur proposition de « démarchandiser » le travail ne revient pas à abolir le salariat, mais à transformer la façon dont il est organisé et pratiqué.

Ce paradigme introuvable, Marx le décrivait déjà dès 1867 : « le capital épuise en même temps les deux sources de toute richesse, la terre et le travailleur ». Devrions-nous pour autant renoncer à nos illusions ? Vouloir atteindre nos objectifs de neutralité carbone en 2050 comme le prévoit l’Accord de Paris va — et doit entrainer une modification profonde de notre système productif. En revoir son fonctionnement est donc légitime. La crise sanitaire actuelle démontre que nous sommes désormais dans une économie subventionnée qui a bouleversé le néo-libéralisme conquérant. Une transformation profonde et radicale de l’économie est donc possible. C’est une question de volonté politique. Tout comme chercher à ne laisser personne sur le bord de la route. C’est toute l’approche — résolument humaniste — des auteures de ce manifeste.

  • 1. La moitié de la population mondiale vit avec moins de 5 dollars par jour https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/01/20/selon-oxfam-la-moitie-de-la-population-mondiale-vit-avec-moins-de-cinq-dollars-par-jour_6026529_3234.html
  • 2. Discours d’Antoine Riboud, PDG de Danone, aux Assises nationales du CNPF le 25 octobre 1972 à Marseille
Fiche de lecture