LA TRIBUNE FONDA N°248
décembre 2020
Penser la valeur pour défendre nos valeurs

L'évaluation est-elle un outil de contrôle ou de délibération démocratique ? La Tribune Fonda n°248 est consacrée aux sujets de l'utilité, l'impact social et leurs évaluations.

 

Au sommaire : des entretiens avec des philosophes, économistes et responsables associatifs autour de leur vision de la valeur, le cas pratique des centres sociaux et leur chaîne de valeur et une cartographie des collaborations dans l'évaluation par l'Avise et la Fonda. Mais aussi des initiatives, des lectures et des prises de positions !

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Pour une croissance du commun

Édito écrit par
Nils Pedersen
Responsable mécénat, président de la Fonda

Dans son rapport publié ce mois-ci, l’OCDE prévoit un retour du PIB mondial à son niveau d’avant la crise provoquée par la COVID-19 d’ici la fin 20211 . Quelle que soit l’utilité de la relance pour éviter le krach de l’économie – et, par ricochet, une crise sociale sans précédent –, il est décidément urgent de se libérer du PIB comme unique indicateur de la santé économique.

D’autant qu’il serait dangereux de se tromper de diagnostic : ce n’est pas la crise sanitaire qui a paralysé l’économie mondiale, mais bien la crise écologique, elle-même provoquée par l’insoutenabilité de nos systèmes économiques, fondés sur le fantasme d’une croissance infinie alors que nos ressources naturelles sont clairement limitées. En cela, le PIB est muet. Pourtant, les analyses de l’OCDE soulignent – non sans ironie – que la période actuelle est une « chance unique » de « rediriger les dépenses publiques vers les biens essentiels ».

Le capitalisme n’a pas surgi ex nihilo, il ne disparaîtra pas subito presto. Il est durablement installé et répond à un désir d’échanges presque aussi vieux que l’humanité. Joseph Schumpeter mettait en avant la nécessité d’une « masse critique » comme condition de son succès2 . Aussi, pour que les conditions de sa transformation soient réunies, nous faut-il collectivement peser pour orienter une nouvelle doctrine économique.

L’économie sociale et solidaire (ESS) est fondée sur la mise en commun de connaissances et d’activités, mais elle n’en réserve pas le bénéfice aux seuls détenteurs du capital ou du pouvoir.

En revanche, elle court le risque de s’enfermer dans un discours lénifiant et réducteur : elle affiche des « résultats » et des « impacts » qui ne suffisent certainement pas à faire la démonstration de ses capacités de transformation sociale, aussi dites « théorie du changement ».

Pour être prise au sérieux, l’ESS doit se doter d’outils de mesure dignes de ce nom. C’est toute l’entreprise menée autour de la « chaîne de valeur » : offrir une vision globale d’une action qui sorte d’une approche d’investisseur. Intégrer dans le PIB le salaire des enseignants ne renseigne par exemple en rien sur la dynamique d’une société de la connaissance, telle qu’elle nous imprègne aujourd’hui. La mesure du cycle de valeur – elle – le permet !

L’économiste et urbaniste Jean Haëntjens propose ainsi de passer « d’une société de la consommation aux sociétés de la satisfaction3 ». Nous sommes invités à sortir de la consommation marchande, qui ne s’intéresse qu’aux capitaux sous l’angle de leur rentabilité immédiate, pour raisonner en termes de biens communs. Considérons-les désormais sous leurs angles naturels, sociopolitiques et culturels.

Dit autrement, il est urgent de redéfinir collectivement nos indicateurs de valeur: quel modèle de société voulons-nous et comment mesurer sa mise en œuvre ? Il ne s’agit pas là uniquement d’un débat réservé aux économistes ou aux prospectivistes. Soit la relance sera juste et équitable – et donc profitera à toutes et tous – soit elle accentuera encore plus les inégalités sociales et par conséquent minera le socle de notre pacte social. C’est lorsque l’on se sent exclu que l’on aspire à l’ivresse de la radicalité. C’est alors la démocratie qui est en péril.

Il est de notre responsabilité de proposer aux politiques des alternatives. Au printemps dernier, il a fallu moins de 72 heures pour voir le dogme du traité de Maastricht voler en éclat : face à une crise sanitaire et économique sans précédent, la maîtrise des déficits publics est passée au second plan sans aucun débat politique de fond, alors même que lors de la crise grecque, ce totem était inébranlable.

Il apparaît donc bien comme une évidence que nos traités sont d’abord des outils politiques et non des finalités économiques. Par conséquent, ils peuvent et doivent évoluer pour les faire coïncider avec de nouvelles aspirations. À titre plus individuel, chacun peut également revisiter ses propres priorités. Et si la clé d’une société épanouie n’était pas avant tout de revenir à la source du bonheur? À chacun d’en trouver sa définition !
 

  • 1. OCDE, Faire de l’espoir une réalité - Perspectives économiques de l’OCDE, décembre 2020.
  • 2. Fabrice Dannequin, « Braudel, Schumpeter et l’histoire du capitalisme » , L’Économie politique n° 29, 2006, pp. 99-112.
  • 3. Jean Haëntjens, , « De la société de consommation aux sociétés de satisfaction », Futuribles n° 439, novembre-décembre 2020, pp. 5-18